Barbusse
- Rose Hareux
- Jul 10, 2024
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Nombre d’écoles, de rues portent encore aujourd’hui le nom d’Henri Barbusse. Si l’on sait qu’il s’agit de l’auteur d’un ouvrage sur la vie des combattants de la Première Guerre mondiale, on connaît moins l'homme dont le parcours est indissociable de l’histoire de son siècle.
Henri Barbusse est né le 15 mai 1873 dans une famille bourgeoise participant aux milieux littéraires. Son père est journaliste et plus particulièrement chroniqueur théâtral. Après de solides études au collège Rollin, l’actuel lycée Jacques Decour, Henri est reçu au baccalauréat. En 1893, son sursis terminé, il effectue son service militaire au 54e régiment d’infanterie. L’artiste qu’il veut être ne semble pas avoir sympathisé avec des hommes issus de milieux sociaux bien éloignés du sien. Dès sa libération, il publie un recueil de poésies, puis deux romans qui obtiennent un certain succès. La carrière de Barbusse est favorisé par son mariage, en 1897, avec Hélyonne, la fille de Catulle Mendès, un des poètes les plus renommés de cette fin de siècle. Directeur d’un magazine encyclopédique au titre révélateur, Je sais tout, Barbusse est une figure du Tout-Paris littéraire et mondain. Mais, comme beaucoup d’intellectuels il professe un pacifisme qui marquera toute sa vie.
Le combattant volontaire
Le 4 août 1914, âgé de 41 ans, Barbusse se rend au bureau de recrutement et demande à servir, non dans la territoriale, mais dans une unité combattante. Le paradoxe n’est qu’apparent et le pacifiste s’inscrit dans la ligne de nombreux socialistes, position exprimée dans le fameux discours de Léon Jouhaux aux obsèques de Jean Jaurès. Dans une lettre ouverte, parue dans L’Humanité le 9 août, Barbusse explique son choix : « Appartenant au service auxiliaire j’ai demandé et obtenu d’être versé dans le service armé et je pars dans quelques jours comme simple soldat d’infanterie […] loin d’avoir renié les idées que j’ai défendues à mes dépens, je peux les servir en prenant les armes. Cette guerre est une guerre sociale qui fera faire un grand pas – peut être le pas définitif – à notre cause. Elle est dirigée contre nos vieux ennemis infâmes de toujours : le militarisme et l’impérialisme, le Sabre, la Botte et j’ajouterai la Couronne […] Si j’ai fait le sacrifice de ma vie et si je vais avec joie à la guerre, ce n’est pas seulement en tant que Français, c’est surtout en tant qu’homme. »Barbusse est affecté au 31e régiment d’infanterie d’Albi le 10 septembre et de là, fin décembre, il gagne le front avec le 231e. Cet homme, déjà âgé, de santé précaire, s’adapte étonnamment aux conditions difficiles, à la promiscuité avec des hommes beaucoup plus jeunes que lui et venant de tous les milieux. Le 7 janvier, à Crouy, dans l’Aisne, Barbusse reçoit le baptême du feu. Les jours qui suivent sont terribles et la section perd la moitié de son effectif. « Dans une odeur de soufre, de poudre noire, d’étoffes brûlées de terre calcinée, qui rôde en nappes sur la campagne. Meuglements, rugissements, grondements farouches et étranges, miaulements de chat qui vous déchirent fortement les oreilles et vous fouillent le ventre. »
Barbusse prend inlassablement des notes et gagne l’estime de ses compagnons de lutte. Il refuse d’être nommé caporal. « J’ai fait une seule demande : on m’a affecté à cause de ma classe à un régiment territorial d’arrière et j’ai demandé à rester au 231e sur le front. Cette originale réclamation a profondément impressionné les poilus de la compagnie. Je crois à la nécessité du sacrifice dans une guerre qui est une guerre de libération comme celle de 1792. » En juin, il reçoit la croix de guerre avec citation à l’ordre de la brigade puis une seconde citation en octobre. Mais sa santé se dégrade, très amaigri, il souffre de plus en plus de dysenterie et d’entérocolite. Il est nommé brancardier puis en novembre affecté à l’état-major. Là, Barbusse commence la rédaction de son texte avec un seul but, décrire la réalité de la guerre. « J’essaie en tout cas de n’écrire que des choses réelles. J’accroche des épisodes […] mais chaque détail est vrai. » Plus que d’un récit continu, il s’agit d’une suite de petits tableaux. À partir d’avril 1916, Barbusse poursuit son travail à l’hôpital de Brive puis pendant sa convalescence à Paris.
Le témoin
Le texte, intitulé, Journal d’une escouade paraît en feuilleton dans le magazine L’Œuvre à partir d’août 1916. le succès est immédiat pour une relation bien éloignée des textes officiels et montrant la réalité de la guerre, « c’est la fatigue épouvantable, surnaturelle, et l’eau jusqu’au ventre, et la boue et l’ordure et l’infâme saleté. C’est les faces moisies et les chairs en loques et les cadavres qui ne ressemblent même plus à des cadavres, surnageant sur la terre vorace. » Barbusse n’hésite pas à dénoncer les civils qui exploitent les soldats au repos, le bourrage de crânes, les journalistes : « Oh là, là !on la connaît, celle-là ! Ça et es aut’bobards qu’les journaux nous balançent par s’ringuées. » Il s’en prend également aux embusqués, comme ce soldat qui revient de permission « Ah ! mon vieux, ruminait notre camarade, tous ces mecs qui baguenaudent et qui papelardent là-dedans, astiqués, avec des kébrocs et des paletots d’officiers, des bottines – qui marquent mal, quoi – et qui mangent du fin, s’mettent, quand ça veut, un cintième de casse-pattes dans l’cornet, s’lavent plutôt deux fois qu’une, vont à la messe, n’défument pas et l’soir s’empaillent dans la plume en lisant sur le journal. Et ça dira, après : “J’suis été à la guerre” ». Le texte décrit la guerre avec un terrible réalisme. « Il avait le dessus du dos enlevé par l’obus, dit Marchal, comme coupé par un rasoir. Besse a eu un morceau d’obus qui lui a traversé le ventre et l’estomac. Barthélémy et Baubex ont été atteints à al tête et au cou […] Le petit Godefroy, tu le connais, le milieu du corps emporté ; il s’est vidé de sang sur place, en un instant, comme un baquet qu’on renverse : petit comme il était, c’était extraordinaire tout le sang qu’il avait ; il a fait un ruisseau d’au moins cinquante mètres dans la tranchée. » Ou encore lorsqu’un poilu raconte comment il s’est emparé d’une paire de bottes sur un cadavre allemand. « Mais tu parles d’un business pour lui reprendre ses ribouis : j’ai travaillé dessus à tourner, à tirer, à secouer, pendant une demi-heure, j’attige pas : avec ses pattes toutes raids il ne m’aidait pas le client. Puis, finalement, à force d’être tirées, les jambes du macchab se sont décollées aux genoux, son froc s’est déchiré et le tout est venu, vlan ! J’m’ai vu tout d’un coup avec une botte pleine dans chaque grappin. Il a fallu vider les bottes et les pieds de d’ans […] on enfonçait notre abattis dans la botte et on retirait de l’os, des bouts de chaussettes et des morceaux de pieds de d’ans. » Parfois, on rencontre un aspect didactique comme lorsque à l’occasion d’un embarquement en chemin de fer, un soldat explique à ses camarades l’organisation d’un corps d’armée. Une raison du succès est sans doute l’authenticité du langage des soldats. Un d’entre eux demande d’ailleurs au narrateur s’il utilisera des gros mots dans son récit : « Je mettrai les gros mots à leur place, mon petit père, parce que c’est la vérité. »
Barbusse, dès 1915, sent que l’expérience de la guerre est incommunicable, incompréhensible. « T’auras beau raconter, s’pas, on t’croira pas. Pas par méchanceté ou par amour de s’ficher d’toi, mais pa’ce qu’on n’pourra pas. » De ce carnage l’engagement pacifiste sort renforcé : « Deux armées qui se battent, c’est comme une grande armée qui se suicide. […] Les peuples devraient s’entendre sur le ventre de ceux qui les exploitent d’une façon ou d’une autre. Toutes les multitudes devraient s’entendre. »Barbusse reçoit de nombreuses lettres de remerciement comme celle d’une mère de deux soldats, « avec quelle admiration émue, avec quelle reconnaissance je lis dans L’Œuvre votre Journal d’une escouade. Il me semble que c’est la vie même de mon petit que vous me faites passer sous les yeux avec une intensité de couleur et d’expression que vous seul pouvez rendre. Ce qu’on appelle littérature de guerre me fait mal ou me répugne. » Les soldats, comme Grisel du 3e zouaves, sont sensibles à la véracité du récit. « J’ai fait cette attaque d’Artois, en juin 1915 et je reconnais l’endroit. J’y revois également les tranchées pleines d’eau un peu plus tard. »
Barbusse entreprend alors regrouper les différents épisodes. De l’hôpital de Plombières, il communique avec son épouse restée à Paris qui assure la liaison avec l’éditeur Flammarion. La remise en forme est terminée et Le Feu paraît au début du mois de décembre 1916. Quinze jours plus tard, l’ouvrage obtient le prix Goncourt, face à de nombreux concurrents dont Sous Verdun de Maurice Genevoix. La réussite est immédiate, 20 000 exemplaires sont vendus le premier mois, et 10 000 par mois ensuite.
Le militant
Conforté dans son engagement par la découverte des horreurs du conflit, devenu porte-parole, Barbusse devient une des figures du mouvement pacifiste. En novembre 1917, il participe à la création de l’Association Républicaine des Anciens Combattants (ARAC) mouvement fortement marqué à gauche et dont il est l’un des animateurs et un orateur apprécié. À cette époque il est un fervent admirateur du président américain Wilson. Mais vite déçu par le traité de Versailles, Barbusse se tourne, après le congrès de Tours, vers le Parti Communiste auquel il adhère en 1923. Barbusse est particulièrement actif contre la guerre du Rif. Directeur littéraire de L’Humanité, il demeure un écrivain mais abandonne romans et poésie pour une vaste fresque qui retrace l’évolution de l’humanité, Les Enchaînements, parue en 1924. En 1927 est publié Jésus qui présente le Christ comme un révolutionnaire mais cet ouvrage vaut à Barbusse de rudes critiques, en particulier de l’Internationale. L’auteur du Feu est également l’objet de virulentes attaques des surréalistes. Dans son propre camp, une partie des communistes ne le ménage guère, voyant en lui un idéaliste.
Barbusse n’en poursuit pas moins son activité de journaliste et surtout de directeur de revue avec la fondation de Monde en 1928. Dans une lettre à Romain Rolland, il explique que « Monde se tiendra à l’écart de toute espèce de lutte politique et de questions de parti et s’efforcera d’attirer tous les intellectuels et tous les publics de gauche sans distinction, en s’attachant à faire avec une documentation autorisée, sérieuse, indiscutable, une mise au point de l’actualité sur le plan des idées et des faits, en faisant intervenir le moins possible la théorie, même le commentaire. »Il ne se contente pas de ces tâches intellectuelles mais poursuit son activité militante, d’abord à l’ARAC puis en 1932, avec Romain Rolland, il lance un appel à la tenue d’un congrès contre la guerre, congrès qui se déroule à Amsterdam en août 1932. Le mouvement fusionne avec le congrès européen contre le fascisme et la guerre, congrès réuni salle Pleyel à Paris en juin 1933. Henri Barbusse devient le président du mouvement pacifiste Amsterdam-Pleyel où l’influence de l’Internationale communiste est prépondérante. D’ailleurs Barbusse effectue de fréquents voyages en URSS où il est reçu comme un hôte de marque, d’abord en 1927, pour le dixième anniversaire de la Révolution, puis en 1929. Il entreprend une très discutable biographie de Staline mais, au cours d’un séjour en URSS, il meurt à Moscou le 30 août 1935. Le 7 septembre, les funérailles d’Henri Barbusse au Père Lachaise, face au mur des Fédérés, rassemblent des milliers de personnes dans une des grandes manifestations d’un mouvement unitaire en train de naître, le Front Populaire.
Ainsi disparaît un homme au parcours paradoxal qui voulait être poète mais qui fut surtout journaliste, homme de lettres qui fut organisateur de mouvements mais dont la ligne directrice demeure un pacifisme intransigeant parfois jusqu’à l’aveuglement. Il n’en demeure pas moins un des plus grands témoins de la Grande Guerre par un ouvrage peut être plus grand que son auteur, Le Feu.
Les citations de Barbusse
8 juin 1915 : Barbusse avec d’autres « se sont offerts spontanément pour aller sous la fusillade ramener des blessés dont on entendait les plaintes au-devant des lignes. Ont réussi à ramener trois blessés jusqu’au poste de secours. »17 octobre 1915 : « […] S’est toujours offert spontanément pour toutes les missions dangereuses et notamment pour aider à installer, sous un feu violent, un poste de secours avancé dans les lignes qui venaient d’être conquises par l’ennemi. »
Une censure peu rigoureuse ?
La censure laisse parfois passer de véritables insultes comme au cours d’une conversation entre deux poilus, Barque et Volpatte :« […] En 1914, t’entends bien Millerand, le ministre de la Guerre, a dit aux députés : “Il n’y a pas d’embusqués.”- Millerand, grogna Volpatte, mon vieux, je l’connais pas, c’t’homme-là, mais s’il a dit ça, c’est vraiment un salaud. »
On peut encore citer cette apologie d’un champion du pacifisme :« Et pourtant, continua Bertrand, regarde ! Il y a une figure qui s’est élevée au-dessus de la guerre et qui brillera pour la beauté et l’importance de son courage et qui brûlera pour la beauté et l’importance de son courage…J’écoutais, appuyé sur un bâton, penché sur lui, recueillant cette voix qui sortait, dans le silence du crépuscule, d’une bouche presque toujours silencieuse. Il cria d’une voix claire :- Liebknecht .»
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