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Colette et la Grande Guerre

La guerre surprend Colette à Rozven sur la côte cancalaise, non loin de Saint-Malo. À 39 ans, elle a épousé Henry de Jouvenel le 19 décembre 1912 à Paris. Entré à 26 ans à la rédaction du Matin, Jouvenel en élargit considérablement l’audience, il sait mobiliser les énergies et les talents. Jouvenel est un bel homme, grand, brun, bien bâti, qui plaît beaucoup aux femmes et a un incontestable talent de parole, de plume et de persuasion. Il a épousé la fille d’Alfred Boas avec laquelle il a un fils, Bertrand, en 1903. Le mariage ne dure pas, il divorce bientôt mais, en dehors du Matin, Jouvenel n’a pas de fortune.

Au début de sa liaison avec lui, Colette poursuit ses activités au music-hall, créant au Ba-Ta-Clan un mimodrame, Bat’ d’Af’, tandis qu’elle joue à l’Étoile Palace La Chair et crée à la Gaîté-Rochechouart L’Oiseau de Nuit. Dès octobre 1911, Jouvenel impose la signature de Colette au Matin, donc tout en jouant encore au théâtre occasionnellement, Colette est devenue journaliste. L’un des éléments déterminants de son engagement fut les trois voix que La Vagabonde obtint au premier tour du Goncourt. Le prix fut décerné à Louis Pergaud pour De Goupil à Margot, histoires de bêtes. Colette, à l’été 1914, est mère d’une petite fille née l’année précédente. Sa mère, Sido, vient de mourir.



1914-1915 : Journaliste et infirmière


Pendant trois ans, entre 1914 et 1917, Colette rédige une chronique, Les Heures Longues, qui paraîtront en 1917. « La guerre ?…Jusqu’à la fin du mois dernier, ce n’était qu’un mot, énorme, barrant les journaux assoupis de l’été. La guerre ? Peut-être, oui, très loin, de l’autre côté de la terre, mais pas ici…Comment imaginer que l’écho même d’une guerre pût franchir ces rochers, farouches uniquement pour que semblent plus doux à leurs pieds , la vague, le gazon marin clairsemé, le chèvrefeuille, le sable gaufré par la petite serre des oiseaux… » (Les Heures Longues, août 1914).Henry de Jouvenel est mobilisé au 23e R.I.T, « le mari de Colette est parti hier. Dès qu’il a eu revêtu son uniforme, il était loin d’elle et de tout. Cette transformation brusque d’un citoyen en soldat change presque la manière de penser de ceux qui le subissent. Colette crâne…les femmes se tiennent bien en ce moment. » (Marguerite Moréno, Souvenirs de ma vie).Colette regagne Paris, laissant sa fille, Bel Gazou à Rozven. Les Allemands approchent de la capitale et selon une rumeur les journaux cesseraient de paraître. Pourtant il faut vivre et Colette écrit quelques articles pour Le Matin. Quand il y a des nouvelles du front, elles sont mauvaises. Jouvenel a vu son compagnon tué a côté de lui et s’est blessé à la cheville mais il retourne au combat. A l’intérieur, les femmes s’organisent et résistent.


Le 16 octobre elle prend ses fonctions de veilleuse de nuit au lycée Janson-de-Sailly transformé en hôpital. « Terrible métier… Treize heures sur le qui-vive, tous les soins à donner, quand le matin vient, on est un peu hagard. » (Le Fanal bleu). « C’est le moment le plus obscur, et le plus calme, dans le dortoir du collège-hôpital. Sous l’électricité en veilleuse, les huit blessés sont endormis. Endormis mais non silencieux. Le sommeil libère la plainte qu’ils retiennent tout le long du jour par orgueil » (16 octobre 1914). « Je n’ai pas encore rencontré d’infirmières neurasthéniques. Le secret de leur sérénité ne tient peut être pas tout entier dans le don total qu’elles font de leur activité physique et morale. Peut-être leur optimisme s’alimente-t-il à celui des blessés, car je n’ai pas rencontré non plus de blessés neurasthéniques. » (novembre 1914).Tout en magnifiant l’héroïsme, Colette ne tait pas pour autant les horreurs de la guerre. Un soldat lui raconte : « Il aperçut un beau morceau de sa langue, toutes ses dents et divers éclats de lui-même qui baignaient dans la flaque. Alors il se dit : « Si, je suis pas mal blessé ». Il se mit debout lentement et commença de souffrir […] Il fit douze kilomètres jusqu’à un village en ruines. Arrivé près d’un commandant il lui demanda son revolver pour se suicider et comme l’officier fut surpris qu’il n’eût pas rencontré d’ambulance, le blessé répondit: « Ceux qu’ils ramassaient étaient tellement plus malades que moi ; mais je pouvais encore marcher ; alors je n’ai pas cru devoir leur demander de me prendre. » (Octobre 1914).

En décembre, déguisée en infirmière et avec de faux papiers, Colette rejoint à Verdun Henry de Jouvenel « un beau voyage épouvanté » (décembre 1914).  Elle loge chez un sous-officier et sa femme. Elle ne doit pas sortir ni s’approcher des fenêtres. Il y a les horreurs de la guerre, la mitraille incessante et le problème lancinant reste de se nourrir. Son hôtesse, prise sous un bombardement, s’écrie : « Que c’est agaçant, que c’est agaçant. Croyez-vous que j’ai été obligée de m’abriter sous la porte cochère des X…, avec qui nous sommes très en froid ». (décembre 1914). Le 1er janvier 1915, Colette fête la nouvelle année en Argonne. Elle distribue friandises et cadeaux aux enfants. « Ils viennent timides, muets, malicieux, chercher la trompette, la poupée, le gâteau. Ils sortent en bouquet des décombres et se rangent dans la salle d’école improvisée contre le tableau noir. Et les cheveux d’or d’une ravissante petite fille effacent peu à peu derrière elle le modèle d’écriture tracé à la craie : Mourir pour la patrie. C’est le sort le plus beau le plus digne d’envie. » (janvier 1915). En février 1915, elle est encore à Verdun, vivant dans une maison sans électricité sous les bombes et les éclats d’obus.


1915-1917 : Journaliste et écrivain


En juin, elle part en Italie où elle est reporter pour Le Matin. L’entrée en guerre de l’Italie est prétexte à évoquer la figure de son père, le capitaine Colette qui perdit une jambe dans ce pays pendant la guerre contre l’Autriche. « Un zouave, enfin, un vrai zouave comme tant de zouaves de 1859 et de 1915 ». (Les Heures Longues. Mai 1915) C’est la guerre vécue à l’arrière où elle souffre des restrictions et de l’absence d’Henry de Jouvenel. À Rome, l’hôtel Excelsior refuse de la recevoir et elle s’installe à l’Albergo Régina Vittorio Veneto et se lie d’amitié avec Gabriele d’Annunzio qui occupe la chambre d’à côté. En juillet 1915, elle est à Venise où la guerre prend l’aspect d’une inoffensive attaque aérienne. « Un coup de canon tout proche, parti de l’île du Rédempteur, ébranle l’air, les tentures, la verrerie frappant les poumons et les oreilles d’un choc presque agréable. C’est la fin de l’alerte : le taube qui menaçait Saint-Georges, debout sur l’église, vire, s’éloigne , ayant jeté trois bombes sur la lagune ; il lui a suffi de voir, du haut des airs, les avions français ouvrir, hors des hangars, leurs ailes. […] Et la femme de chambre qui m’apporte le thé résume l’incident, en ces termes héroïques et brefs : Ce n’est rien. L’ennemi est venu. Nous l’avons chassé. » (juillet 1915) Le 13 septembre Henry de Jouvenel la rejoint à Cernobbio sur le lac de Côme. Il repart le 22 pour revenir définitivement le 29.

En 1916, elle déménage quittant le chalet de Passy pour le petit hôtel du boulevard Suchet occupé, avant elle, par l’actrice Éve Lavallière. Elle en garde tout le décor. La nuit, elle ouvre les fenêtres durant les alertes nocturnes pour éviter que les vitres ne se brisent. C’est à cette époque qu’une jeune fille de 13 ans, Pauline Tissandier, entre à son service. Elle ne la quittera plus jusqu’à la mort de la romancière.En janvier 1917, elle retourne à Rome accompagnant Henry de Jouvenel qui entame une carrière diplomatique et politique. Le 13 juillet, il devient chef de cabinet de son ami de Monzie, sous-secrétaire d’État à la marine marchande. Dès lors, les différends conjugaux vont se répéter. Se mêlant aux problèmes financiers, ils rendent la vie difficile. Colette parle de « la mouise » pour elle et de la « dèche » pour Jouvenel. C’est parce qu’elle a besoin d’argent qu’elle se remet à la littérature. En septembre 1917, elle écrit à son vieil ami Georges Wague, « pendant que j’étais occupée à conjurer cette crise de mouise, j’ai perdu en métro un manuscrit que j’allais livrer à un journal [il s’agit de Mitsou] et manuscrit duquel je n’avais pas une ligne de brouillon. Je ne suis pas douillette, mais ce soir-là, Sidi m’a trouvée grelottante, une boule aux pieds par 28° dehors. »


L’écrivain face à la guerre


Colette ne se veut pas historienne. C’est un point de vue délibérément subjectif qu’elle adopte. Elle montre les aspects familiers ou poétiques d’une guerre dont les horreurs lui sont épargnées. Une canonnade est « une lueur boréale qui halète au ras de l’horizon en attendant la chute florale des fusées éclairantes qui crèvent la nuit. » La vie quotidienne à Verdun, ce sont des amoureuses clandestines « cloîtrées, voilées…retournées à la vie orientale. » De même, dans les nocturnes italiens elle donne une vision onirique de la place Saint-Marc plongée dans l’obscurité pour échapper aux bombardements.C’est à travers le prisme inattendu de l’attitude de sa fille, Bel-Gazou, « jeune guerrière » dotée d’un « facile chauvinisme » que Colette nous livre la guerre. L’enfant, âgée de 4 ans, réagit au récit du Petit Chaperon Rouge :

« - Et le maire, il aurait venu trouver le Chaperon rouge et il aurait dit, Monsieur, je vous réqui…réqui…réquiquitionne votre galette ! on prend pas la farine pour faire la galette pendant la guerre ! Et vous paierez mille sous ! et c’est comme çà.– Mais voyons, Bel Gazou, le Chaperon rouge c’est une histoire très vieille. À ce moment là il n’y avait pas la guerre !

– Pas la guerre ! Ah ! pourquoi il n’y avait pas la guerre. » (Été 1917).Enfin, encore plus inattendu, elle évoque la guerre du point de vue des animaux, des chiens sanitaires. L’agent de liaison, Turco, le berger de la Brie, « sait tout faire : porter les messages, trouver les blessés en sous-bois et en plaine, cueillir délicatement sur eux le mouchoir, le képi, rapporter la preuve enfin qu’un homme gît quelque part, en train de perdre son sang et ses forces… » (mai 1915).C’est donc une réalité très fragmentaire mais très évocatrice que nous livre Colette. Dans La chambre éclairée, elle évoque, à travers trois lettres, des visions différentes. Elle donne d’abord le point de vue du soldat célibataire. Au début, des marraines de guerre, il reçoit «  photos, lettres délirantes, fleurs entre les pages, colis de friandises et précieux cache-nez de soie » puis des cartes postales remplacent les lettres enfin le silence. La deuxième vision est celle de la jeune fille qui déplore l’absence des hommes et l’impossibilité du mariage. Enfin la troisième lettre est celle d’une jeune veuve : « Je suis une de ces harpies […] une des ces veuves qui veulent se remarier, qui se remarient, qui se disent la quarantaine passée « j’ai encore un amour à vivre » […] En échange du beau mort magnifique que j’ai donné, je réclame un vivant bien humble et encore pas tout entier. »

Cette dernière lettre, réécrite par Colette, annonce déjà chez elle l’identification à Léa, la vieille maîtresse de Chéri. Chéri est un produit de la guerre. Mais avant cela, elle écrit Mitsou, roman rédigé en 1917, publié en 1919, histoire de la petite ouvrière qui, pour échapper à la misère, devient danseuse de music-hall. Encore une histoire de guerre telle qu’il s’en passe à l’arrière. Mitsou fait la connaissance du Lieutenant bleu. En temps de paix, la rencontre eût été improbable entre le jeune homme issu de la bourgeoisie et la petite caf’conc’. « Nous autres garçons, la guerre nous a pris à la porte du collège dont nous sortions. Elle a fait de nous des hommes, et je crois qu’il nous manquera toujours d’avoir été des jeunes gens… Ceux qui ne savent pas ce qu’est l’existence des jeunes hommes de guerre, tremblants, exaltés, sceptiques et résignés, exigeants, privés de tout, lourds d’une vieillesse amère et étayés d’une foi enfantine, ignorent aussi que ce petit « goût de l’arrière » nous gâte nos brefs retours à notre vie ancienne, à nos villes, à nos biens, à nos femmes. » Durant la guerre, brièvement, les différences sociales s’estompent. Seuls les corps parlent. Mais, après la nuit d’amour, le réveil sera brutal. Mitsou reste un roman autobiographique. Colette n’est-elle pas cette petite provinciale pauvre, divorcée, ex-danseuse nue qui va devenir baronne de Jouvenel. Pourtant, dès 1917, la mésentente s’installe dans le couple. Jouvenel abandonne le journalisme, qui les rapprochait, pour une carrière politique à laquelle elle ne s’associe pas..À la fin de la guerre « ce mal auquel nous avons consenti tous ses droits et qui se nourrit de nous mêmes » (Les Heures Longues, juillet 1915), Colette a 45 ans. Comme toutes les Françaises elle a changé, marquée par les épreuves et les « heures longues », elle se trouve vieillie, alourdie. En 1918, elle obtient la direction littéraire du Matin et les années fastes de la création littéraire s’ouvrent devant elle.







Les œuvres de guerre


Les articles rédigés dès 1914 seront publiés dans Les Heures Longues en 1917. L’année précédente est paru La Paix chez les Bêtes et en 1917 sort Les Enfants dans les Ruines tandis que Colette commence la rédaction de Mitsou et de Chéri.



Colette avant 1914


1873 : Naissance de Sidonie Gabrielle Colette.

1893 : Mariage avec Henry Gauthier-Villars dit Willy, âgé de 36 ans, et départ pour Paris.1896 : Fin de la rédaction de Claudine à l’école.

1900 : Publication de Claudine à l’école, texte signé du seul Willy.1900-1903 : Publication des Claudine.1906 : Débuts de Colette sur scène.

1907 : Séparation d’avec Willy. Publication de La Retraite Sentimentale.

1910 : Publication de La Vagabonde.1912 : Mariage avec Henry de Jouvenel.

1913 : Naissance de sa fille, Colette de Jouvenel dite Bel-Gazou.


 
 
 

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