Evasion
- Rose Hareux
- Jul 10, 2024
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Capturé à Verdun en avril 1916, le capitaine Charles De Gaulle, regrette dans une lettre à sa mère de décembre 1917 d’« être inutile aussi totalement, aussi irrémédiablement que je le suis dans les heures que nous traversons quand on est de toutes pièces construit pour agir ». « L’être par surcroît dans la situation où je me trouve et qui pour un homme et un soldat est la plus cruelle qu’on puisse imaginer » lui est plus encore insupportable, justifiant ses multiples – et vaines – tentatives d’évasion.
Les sentiments de l’officier de carrière et saint-cyrien ne sauraient être généralisés : pour la revue L’Aérophile, en septembre 1916, seuls 8 % des aviateurs français prisonniers ont déjà tenté de s’évader. Et sur les plus de 500 000 captifs retenus par les Allemands, seuls 16 000 seront parvenus à leurs fins en 1918, moins de 3 % donc. Pourtant, ce qui ressort de l’étude des récits d’évasion de prisonniers bretons publiés par la presse entre 1915 et 1919, tout autant que le caractère exceptionnel de leur aventure, c’est la banalité de ces combattants, territoriaux ou réservistes, pour la plupart sous-officiers ou simples militaires du rang.
L’évasion, une envie irrépressible
Dans le carnet qu’il rédige à son retour d’Allemagne, Michel Lec’hvien, capturé à Maubeuge en septembre 1914, montre que l’évasion ne va pas forcément de soi pour ces prisonniers. Selon ses propres dires, il lui faut presqu’une année de captivité avant de l’envisager, sans doute à l’automne 1915. « Me souvenant de ce que disaient les prisonniers du 109e R.I., arrivés au camp en mars et de ce qu'ils avaient laissé entendre clairement que la guerre pouvait être longue, je devins hanté par l'idée de m'évader » note-t-il. Dès lors, s’évader devient pour l’artilleur originaire des environs de Paimpol une sorte d’obsession, décrite par nombre d’autres prisonniers. « Dès les premiers jours de sa captivité, l'idée d'une évasion le hanta » rapporte L’Éclaireur du Finistère au sujet de Georges Nédélec, un marsouin du 32e R.I.C. lui aussi capturé à Maubeuge. Quant à Mathurin Guidevay, territorial de Pontivy, il n’aurait eu, « depuis son internement, qu’une idée fixe, vers laquelle convergeait toutes ses pensées : s’évader... embrasser sa famille... revoir sa Bretagne... ».
De manière pour le moins étonnante, rares sont les allusions au patriotisme, à l’envie de reprendre la lutte contre l’ennemi y compris dans cette presse pourtant très « va-t-en-guerre » qui aurait pu en faire ses choux gras. La durée du conflit et, implicitement, le mal du pays sont les seuls motifs évoqués de manière récurrente. Il y a bien des exceptions, telle celle qu’incarne Yves Chevallier, interné en Allemagne alors qu’il y voyageait au moment de la mobilisation à l’été 1914 : « Mon père, mes frères soldats, la terre de France dominaient toutes mes impressions » explique l’étudiant à L’Ouest-Éclair en septembre 1915, à son retour en France ; mais il est aussi le seul des évadés de notre corpus qui n’a alors jamais connu le front ni même porté l’uniforme. Son patriotisme n’est pas sans limites d’ailleurs : s’il devance l’appel en janvier 1916, il opte cependant pour l’artillerie, et non pour l’infanterie, plus exposée.
La volonté de retrouver les siens, son petit « pays » suffit à la plupart pour « jouer ce jeu au risque de [sa] vie » ainsi que l’écrit Lec’hvien, et même à ressayer en cas d’échec. Guidevay, le territorial morbihannais, est trois fois repris avant de parvenir à regagner la France en janvier 1917 ; Jacques Laurent, soldat de Locunolé, dans le Finistère, ne réussit qu’à sa troisième tentative en avril 1918. Quant au sergent Letor, un Normand capturé à Guise en août 1914, il ne parvient à ses fins qu’après deux échecs, accompagné d’un Breton, un certain Le Guen. Plus que d’une « éthique de l’évasion », évoquée par certains historiens, c’est à l’idée de « prédispositions » des évadés que concluent les psychologues : l’on s’évade... pour s’évader, parce que la captivité l’impliquerait d’une certaine manière. Ces hommes sont d’ailleurs aussi laconiques sur leurs motivations profondes que sur ce qui pourrait les pousser à ne pas s’évader : pour eux, pas un obstacle matériel ne saurait avoir sa solution.
L’évasion, un projet longuement mûri
Rares sont les évasions qui se font sur un coup de tête, du fait d’une opportunité inattendue. Le projet est en général longuement mûri, pensé, préparé. Il s’écoule ainsi quatre à cinq mois entre le moment où l’artilleur Lec’hvien envisage une évasion et celui où, début 1916, il est en mesure de s’éclipser nuitamment de la ferme westphalienne où il travaille. Ces délais peuvent varier. « Il y avait environ deux mois que deux camarades et moi nous préparions l’exécution de notre projet » rapporte un journal malouin au sujet de l’évasion d’Étienne Gautho, réserviste du 47e R.I., tandis que « près de six mois s’écoulent » avant que les préparatifs de la première tentative de Guidevay, le territorial de Pontivy, « ne puissent être entièrement réalisés ». Quant à Joseph Hénon, Costarmoricain capturé à Maubeuge, c’est « depuis près d’un an [qu’il] préparait son évasion avec une patience et une ténacité admirables ». On l’imagine, « le plan en fut étudié avec précision » conclut Le Moniteur des Côtes-du-Nord.La première étape consiste à réunir la petite équipe qui pourra mener à bien l’évasion : « Je ne pouvais seul entreprendre un tel projet » note Lec’hvien. Toute une série de considérations plus ou moins objectives entre alors en jeu : la volonté d’un ou plusieurs camarades de tenter l’aventure, des origines géographiques communes, une proximité au moins relative indispensable à la confiance initiale. « Vers le mois de décembre 1915, je fis connaissance avec un Finistérien, nommé Le Gall » se souvient l’artilleur, « un Breton comme moi » : « Lui aussi, depuis longtemps, bouillait du désir de dire sans délai kenavo [au-revoir] aux Allemands ». Dans le cas présent, les deux prisonniers étant bretonnants, c’est « toujours en breton que nous parlions de l'évasion dont nous tenions à garder le secret ». Sans surprise, c’est un troisième Breton qui rejoint la petite équipe quelques semaines plus tard, un certain Gourvest, originaire de Quimper. Les exemples de ce type ne manquent pas : Georges Nédélec, caporal du 32e R.I.C. originaire de Morlaix, s’évade ainsi en juin 1915 avec un soldat de Saint-Brieuc, caporal au 31e R.I.C., capturé comme lui à Maubeuge ; René Conan, autre Finistérien, réussit à regagner la France avec « un Breton des Côtes-du-Nord, Le Moal, de Pommerit-le-Vicomte » qui partage « son sort et sa vie pendant 22 mois ». Le Morbihannais Mathurin Guidevay est accompagné de Bernard Léon, de Monterfil en Ille-et-Vilaine, tandis que l’adjudant Auguste Mary, de Douarnenez, s’évade avec Jacques Le Gall, lui aussi originaire du port finistérien. Il ne s’agit bien entendu pas d’une règle absolue. Les circonstances poussent ainsi les Bretons Gautho, Guillermic et Hénon à prendre le large avec un Auvergnat, un chasseur alpin isérois et un fantassin originaire de Seine-et-Oise, ou encore un poilu de Cognac...
Carte, boussole et chocolat
Une fois l’équipe constituée, il faut aux prisonniers se procurer un certain nombre d’objets, utiles voire indispensables.Tous ou presque évoquent cartes et boussole. Dans le camp de Sennelager, Michel Lec’hvien note que « des prisonniers s'ingéniaient clandestinement à décalquer des cartes », rappelant ce que l’on a pu décrire comme de véritables « escaping clubs », la préparation des évasions devenant pour certains une activité à part entière. Transféré dans le camp de Münster, l’artilleur en obtient une meilleure : « Elle me fut prêtée ; je la réécrivis moi-même » explique-t-il. Le marsouin morlaisien Nédélec doit lui se contenter d’une « sorte de plan de route d’après une carte qu’il avait trouvée dans la chambre d’un officier [allemand du camp de Minden] où il allait quelquefois faire des écritures ». L’adjudant Mary, qui « avait découvert une carte du pays », « en prit le décalque ». Quant au Finistérien Hélias, il s’empare « d’une petite carte […] attachée à l’intérieur du wagon qui les transportait à la mine » dans laquelle il travaille en Kommando.Trouver une boussole est plus difficile : c’est à Jean-Marie Le Gall, le complice de Lec’hvien, que revient cette tâche dans la petite équipe de Sennelager. Il parvient à ses fins, grâce à « un prisonnier belge qui connaissait l'allemand », à « un prix très élevé » cependant. Sans carte, le Briochin T. et son camarade cherbourgeois ne partent cependant qu’une fois qu’ils ont pu mettre la main sur une « petite boussole ». D’autres en fabriquent. Mais tous ne parviennent pas à s’en procurer, et c’est en « se guidant à l’aide de l’étoile polaire » que Corentin Hélias et son complice entendent rejoindre la frontière.La marche devant durer plusieurs jours, il convient aussi de se munir de vivres : Michel Lec’hvien parle de « pain, viande, chocolat, biscuits envoyés de la maison ». Pour d’autres, ce sont les colis du Comité international de la Croix-Rouge ou, à l’instar d’Hélias, du Paquet du prisonnier de Quimper qui permettent de se procurer les biscuits et le chocolat qui, à la fois caloriques et peu encombrants, constituent l’essentiel des provisions. Le poids est en effet une question essentielle, et rares sont ceux qui envisagent de partir avec plus de quelques jours de vivres : Hélias et Plagnol n’en ont « que pour 3 jours », Hénon pour six, seuls les deux poilus de Douarnenez, Auguste Mary et Jacques Le Gall, en « emportant pour 10 jours ».Rares semblent ceux qui prennent soin de se procurer des vêtements plus discrets que leurs uniformes. Si Pierre V., marsouin briochin retenu à Minden, dit avoir « bien entendu pris la précaution de [se] munir de vêtements civils », c’est « toujours habillés de leurs vêtements de prisonniers, leur veston pourvu, au beau milieu du dos et au bras, d’une immense bande rouge » que trois autres prisonniers bretons, eux aussi capturés à Maubeuge, s’évadent avec succès en janvier 1917.
Plus nombreux sont les prisonniers qui, à l’image de Guidevay ou de Guillermic, tous deux Pontivyens, se munissent de poivre, principalement « à l’effet de dépister les chiens qui auraient pu leur donner la chasse » explique le second, mais aussi d’« aveugler, momentanément tout au moins, les sentinelles qui peuvent paraître indiscrètes ou dangereuses » estime le premier.Reste alors à attendre le moment opportun. Une affectation en Kommando de travail, dans une ferme, est bien entendu idéale même si la facilité apparente de l’évasion ne crée pas l’envie, encore moins la nécessité. Nombre de prisonniers multiplient les tentatives du fait même de la surveillance étroite dont ils sont l’objet, du poids des contraintes pesant sur eux dans un camp, une prison ou une forteresse : Yves Le Guen parvient ainsi à s’évader de la prison de Recklinghausen avec le sergent Letor, qui avait échoué à le faire depuis un Kommando quelques mois auparavant.
Le long chemin vers la liberté
C’est en général de nuit que les évadés faussent compagnie à leurs gardiens. Si quelques-uns optent pour des déplacements de jour, à l’instar d’Émile Moal et de René Morvan qui prennent le large « à l’heure de midi, pendant le repas » des sentinelles, ils savent qu’ils s’exposent à être reconnus : ils sont d’ailleurs rapidement repérés « par un journalier allemand qui s’en allait chez lui, et leur dit de s’en retourner », ce qui les pousse se cacher dans un champ d’avoine avant de reprendre leur marche nuitamment.S’orienter est alors plus compliqué, notamment du fait de la nécessité d’éviter – au moins en début de nuit – les routes fréquentées par des Allemands et les ponts, éventuellement gardés, de contourner villes et villages aussi. À l’instar de Lec’hvien et de ses complices, les évadés tâchent cependant de profiter de la présence de voies ferrées pour avancer plus rapidement et traverser plus facilement les cours d’eau.
Le reste du temps, il faut se diriger « à la boussole, autant que possible en ligne droite, à travers bois, champs, haies d'épines ». La progression s’en trouve bien entendue ralentie d’autant qu’en fonction des saisons, les cultures constituent elles aussi des obstacles : les trois compères s’évadent à « l'époque où les paysans labouraient leurs terres à orge et à pommes de terre », les profonds sillons gênant leur marche.La météo cause bien d’autres désagréments aux prisonniers : non seulement ils avancent moins vite mais, transis dans leurs vêtements trempés par la pluie ou la neige, ils peinent à trouver le sommeil dans la journée. Le froid est un problème récurrent, notamment parce qu’une bonne partie des évasions semblent avoir lieu en automne ou au printemps, lorsque les nuits, encore longues, permettent de parcourir de plus grandes distances, mais sont toujours fraîches. Et aux aléas de la météo, il faut ajouter les chiens, particulièrement redoutés : chien de la ferme dont on s’évade, ainsi que l’écrit Lec’hvien, chiens des maisons dépassées en chemin, chiens des bûcherons ou paysans allemands s’activant durant la journée. Et lorsque ce ne sont pas les canidés, ce sont des oies qui risquent de révéler la présence des évadés, comme l’explique Fernand Gicquel, ou des bovins, tels ceux qui chargent Hélias et Plagnol.
Les risques encourus le jour ne sont pas moindres. Idéalement, il faut alors se « terrer dans les bois », aussi loin que possible des habitations, mais aussi parfois se contenter d’une cachette « dans les seigles, les champs de pommes de terre » en tentant de faire « sécher leurs vêtements mouillés » à l’instar de Corentin Hélias et de son complice, en luttant contre le froid, mais aussi la faim, voire la soif. L’on comprend mieux, dès lors, la fatigue qu’une telle aventure implique, plus encore lorsque le périple est long : plus d’une semaine pour Guillermic en août 1918, 29 nuits pour Gautho en octobre 1915, 32 pour Mary et Le Gall en 1916. Certains ne peuvent tenir, à l’instar d’un des camarades de Joseph Hénon qui « lassé, éreinté, rendu par la misère, renonça à continuer sa route » non loin de la frontière.
Franchir la frontière
Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, le passage de la frontière – hollandaise en général, suisse de manière apparemment plus rare – n’apparaît pas comme le fait le plus extraordinaire des récits. Le témoignage de Michel Lec’hvien est de ce point de vue fort révélateur : « Nous traversons sans grande difficulté quelques marais, nous passons aussi non loin de plusieurs maisons, les chiens, si toutefois il y en avait, ne donnèrent pas l'alerte. Vers quatre heures et demie du matin, sans avoir essuyé un seul coup de feu, nous franchissions la frontière, nous étions en Hollande »... Est-ce tout ? Serait-on tenté d’écrire, alors même que cette frontière représente l’objectif ultime de ce que certains articles des années 1915-1918 qualifient d’« odyssée ».
En fait, cette sobriété du récit s’explique par le fait que les évadés peinent à localiser avec précision la frontière, qu’ils franchissent souvent sans le savoir. « Le sixième jour, après avoir traversé des marais », Corentin Hélias et le Cahorsin Plagnol pensent être du bon côté de la frontière. Mais, faute de sentinelles allemandes ou hollandaises, ce n’est que grâce « à un fragment de journal hollandais qu’ils trouvèrent sur leur route » qu’ils en acquièrent la certitude. Il en va de même pour Morvan et Moal, évadés de Friedrichsfeld : c’est en abordant « un jeune homme qui travaillait aux champs et voulut fuir à leur vue » qu’ils apprennent qu’ils sont bien en Hollande. Quant à Gicquel et ses deux compagnons, ils préfèrent dans un premier temps se cacher « dans un fourré pour attendre la venue du jour et savoir enfin s’ils se trouvaient en sécurité ». Vers 5 heures du matin, ils aperçoivent « deux soldats qui n’avaient rien de la tenue du Kaiser » mais dont les calots et manteaux noirs ne les rassurent pas totalement. Ce n’est que plus tard qu’un vieux paysan leur confirme qu’ils sont bien en « Nederland ».Ainsi, le passage de la frontière proprement dite semble, finalement, bien moins compliqué que ce qu’avaient envisagé la plupart des prisonniers en préparant leur évasion.
Fin de l'odyssée… pas celle de la guerre
L’aventure ne prend pas totalement fin alors. Si l’accueil en Hollande est en général bienveillant, la neutralité du pays étant pour le moins superficielle, la situation en Suisse est plus complexe et il n’est pas rare qu’à la captivité en Allemagne succède une période de détention ici. Pour ceux qui ont gagné les Pays-Bas, après le « bon café », le pain blanc, les cigares, une nuit dans des draps qui marquent les premières heures de liberté, vient le temps du transfert vers Rotterdam où les services consulaires prennent en charge les évadés. La traversée vers l’Angleterre puis vers un port français de la Manche – Dieppe pour Lec’hvien, Boulogne dans la plupart des cas –, marque le retour à la maison, la fin de l’odyssée des évadés, hommes ordinaires au parcours extraordinaires.
La fin de l’odyssée, mais pas celle de la guerre. Ces évadés célébrés par la presse restent des militaires : après quelques semaines de permission, ils regagnent le dépôt de leur régiment. En général, ils ne retournent pas sur le front cependant. Blessé, Étienne Gautho est classé dans le service auxiliaire et affecté à Saint-Malo. Si Fernand Gicquel rejoint le front d’Orient puis l’Italie, c’est dans une section d’infirmiers. Quant à Alexandre Nicolas, Mathurin Guidevay ou Émile Moal, ils servent en A.O.F., en Indochine ou en Tunisie, loin des tranchées du front occidental. De ce point de vue, Michel Lec’hvien constitue une sorte d’exception : il se porte en effet volontaire pour servir dans un régiment d’artillerie lourde. Celui qui avait été mobilisé en 1914 y gagne une croix de guerre et la médaille des combattants volontaires, qu’il arborera avec celles des évadés, une décoration créée en 1926.
Bibliographie indicative
Feltman, K. Brian, The Stigma of Surrender. German Prisoners, British Captors and Manhood in the Great War and Beyond, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 2015.Yann Lagadec, War Hent ar Gêr. La Grande Guerre banale et exceptionnelle de Michel Lec’hvien, Pabu, A l’Ombre des mots, 2017.Frédéric Médard, Les prisonniers en 1914-1918. Acteurs méconnus de la Grande Guerre, Paris, Sotéca, 2010.
Le récit d’évasion, un genre à part entière
Les prisonniers, des oubliés entre 1914 et 1918 ? Rien n’est moins sûr. La presse, entre autres, ne manque pas une occasion de rappeler l’action des centaines de comités locaux en charge, à travers tout le pays, de la confection de colis destinés à améliorer l’ordinaire des poilus retenus outre-Rhin, tout en en profitant pour dénoncer leurs conditions de captivité, entretenant ainsi la germanophobie ambiante. Dès 1915, paraissent par ailleurs les premiers récits de ceux qui, du fait d’une grave blessure ou d’un statut particulier – prêtres et Les récits d’évasion prennent cependant une place à part dans ces publications qui se comptent par dizaines. Tout en participant d’une propagande anti-allemande, elles visent en effet à entretenir l’espoir : les témoignages plus ou moins arrangés des évadés mettent en avant les ressources morales sans faille des soldats français, disent aussi aux familles qu’une évasion est possible, qu’un retour avant le terme d’une guerre dont on ne voit pas la fin est envisageable. En passant d’ailleurs, les évadés en profitent pour donner des nouvelles de « pays » comme eux prisonniers : Fernand Gicquel, de Pontivy, dit avoir rencontré « Créhin, le fils du fendeur de bois » mais aussi « deux ou trois prisonniers de Baud, d’autres de Guémené, de Loudéac, de Plouguenast, de Plessala, de Moncontour ».Comme souvent durant le conflit, la littérature de jeunesse fait elle aussi la part belle aux récits de ce type. En 1918 par exemple, la fameuse collection “Patrie” publie Mon évasion du sergent Léon Robert, capturé à Verdun en février 1916. « Pour mesurer à quel point on aime sa Patrie, il faut avoir été captif à l’étranger » conclut le livre.
Michel Lec’hvien, un évadé ordinaire
Mobilisé en août 1914 au 3e régiment d’artillerie à pied, Michel Lec’hvien participe à la défense de Maubeuge. Ce fils de paysan fait donc partie des quelque 45 000 prisonniers qui rejoignent l’Allemagne après la reddition de la place-forte le 7 septembre 1914.Détenu dans le camp de Sennelager, il participe en 1915 à différents Kommando de travail dans des fermes ou exploitations forestières, avant d’obtenir avec son complice Le Gall un transfert pour le camp de Münster, plus proche de la frontière hollandaise. C’est là qu’ils font la connaissance d’un troisième Breton, Gourvest. Détachés dans une ferme de Kamen, les trois hommes s’évadent début avril 1916.Il leur faut quatre nuits de marche pour rejoindre la petite ville de Winterswijk en Hollande, distante d’une centaine de kilomètres. Le franchissement de la Lippe et de plusieurs canaux s’est avéré compliqué, d’autant que la météo n’est pas des plus favorable aux évadés.Revenu en France via l’Angleterre, les trois poilus se séparent en arrivant à Paris. Ils ne se reverront plus. Durant les presque deux années qu’il passe ensuite au dépôt du 3e R.A.P. à Cherbourg, Lec’hvien rédige dans un petit carnet le récit de son évasion. Début 1918, il se porte volontaire pour retourner combattre : il sert jusqu’en août 1919 au 103e R.A.L., notamment en Allemagne parmi les troupes d’occupation.
Photo 7 à mordre sur l'encadré
L’aviateur, archétype de l’évadé ?
Un officier, qui plus est aviateur, tel est le principal personnage de La Grande Illusion, interprété par Jean Gabin. Sorti en 1937, le film de Jean Renoir raconte l’évasion du lieutenant-pilote Maréchal et d’un camarade artilleur, Rosenthal. Ce choix ne doit sans doute rien au hasard : Renoir a lui-même servi dans l’aviation à partir de 1916 ; il y a aussi et surtout fait la connaissance du lieutenant Pinsard. Capturé en 1915, celui-ci est parvenu à s’évader après une année de captivité et, de retour en France, à devenir l’un des « as » dont la presse vante les exploits.À l’image de Pinsard, de Ménard, Garros ou Marchal – dont s’inspire sans doute Jean Renoir lorsqu’il s’agit de donner un nom à son héros –, les aviateurs, ces « chevaliers » des temps modernes, apparaissent comme les archétypes de l’évadé durant la Grande Guerre. De manière significative, en Allemagne aussi, c’est le pilote Günther Plüschow qui incarne ce type de héro : publié à Berlin en 1916, le récit de son évasion depuis la Grande-Bretagne via la Hollande se vend à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires.
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