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Les Roumains


Les Roumains prisonniers de guerre en Alsace-Lorraine 1916-1918


Entre 1916 et 1918, le sort des soldats roumains faits prisonniers par les Allemands, puis internés notamment dans des camps en Alsace et en Lorraine, constitue un véritable martyr. Le roi de Roumanie, Ferdinand 1er, prince allemand de la famille Hohenzollern-Sigmaringen, ayant choisi d’entrer en guerre aux côtés de la France, les gardiens allemands des camps, comme les plus hautes autorités du 2e Reich, considèrent les Roumains comme des traîtres. De plus, les soldats roumains, souvent des paysans illettrés, sont perçus comme des « sous-hommes » et ce sentiment est particulièrement présent parmi les hommes de troupe allemands. Il semble alors naturel aux geôliers allemands de faire subir à leurs prisonniers roumains des mauvais traitements, le travail forcé et la faim.

Libérée de la domination ottomane à la fin du XIXe siècle, la Roumanie n’est pas épargnée par les conflits successifs qui secouent les Balkans au début du XXe siècle. La Roumanie entretient un lourd contentieux avec la Russie, l’Autriche et la Hongrie, qui possèdent de fortes minorités roumaines et des territoires revendiqués de longue date par la jeune nation.

Quand la guerre éclate, en août 1914, le roi Charles 1er, malgré des liens de parenté avec l’empereur d’Allemagne, Guillaume II, garantit la neutralité de la Roumanie, confirmant ainsi sa volonté de s’éloigner de la Triple Alliance. En 1915, les Alliés reconnaissent le droit légitime des Roumains à recouvrer les provinces qu’ils revendiquent. Cette promesse franco-britannique et le succès de l’offensive russe lancée en Galicie autrichienne par le général Broussilov encouragent la Roumanie à rejoindre l’Entente.Comme l’affirme l’attaché militaire français à Bucarest, la Roumanie est « restée profondément française en ce qui concerne le goût et la culture, et les efforts de la rendre allemande semblent avoir échoué face à une mentalité très latine ». Le peuple roumain, s’il ne souhaite pas la guerre, se sent cependant proche des Français. Le 17 août 1916, un traité d’alliance est signé entre les Alliés et la Roumanie qui, dix jours plus tard, déclare la guerre à l’Autriche-Hongrie. Aussitôt, Allemands, Turcs, Bulgares déclarent la guerre aux Roumains.


Une campagne courte


Après une brève offensive, l’armée roumaine, forte de 365 000 soldats, disciplinée et instruite, mais sans aide efficace de la Russie, est écrasée par une attaque des troupes allemandes, austro-hongroises et bulgares. Les Allemands entrent à Bucarest le 6 décembre. Les débris de l’armée roumaine, le roi et le gouvernement se replient en Moldavie. Après trois mois de guerre, la Roumanie déplore 50 000 morts, 80 000 blessés et 110 845 prisonniers (1).En octobre 1916, la mission militaire française, menée par le général Berthelot, arrive en Roumanie. À l’abri du réduit moldave, pendant un an et demi, elle fournit un appui aux forces armées roumaines autour de deux axes : la réorganisation des grandes unités roumaines et les rapports de commandement russo-roumains. Grâce à Berthelot, l’armée roumaine réarmée entreprend une offensive pendant l’été 1917. Malgré la révolution russe de février 1917, les forces roumaines et russes résistent de façon héroïque à l’offensive austro-allemande durant l’été 1917, à Mărăşeşti, le « Verdun roumain ». Mais la révolution bolchevique, en octobre, laisse la Roumanie seule face aux Empires centraux. Le gouvernement roumain doit signer un armistice le 9 décembre 1917 permettant au haut commandement allemand de retirer ses forces du front roumain et de les déplacer en France. Un traité, approuvé par le gouvernement resté à Bucarest, mais refusé par le roi comme par le parlement réfugiés à Iasi (Moldavie), oblige la Roumanie à livrer à l’Allemagne son pétrole jusqu’en 1948 et se réserve l’exclusivité des exportations roumaines de céréales, de viandes et de fourrages jusqu’en 1926.


La Roumanie du côté des vainqueurs


À l’automne 1918, sur le front d’Orient, les Alliés triomphent. L’armée française entre en Roumanie contre les troupes allemandes qui combattent encore, alors que les Bulgares, les Turcs, les Autrichiens et les Hongrois ont déjà capitulé. Le 11 novembre, l’armistice met aussi fin aux hostilités sur ce front où, battue, l’armée allemande se retire. Le 1er décembre 1918, Bucarest est libéré.La Roumanie retrouve les provinces de la Bucovine, de la Transylvanie et du Banat. Le territoire roumain passe de 137 903 km2 en 1916 à 295 049 km2 en 1918, tandis que sa population progresse de plus de 10 millions d’habitants. La participation roumaine à la Grande Guerre a permis la réalisation de la Grande Roumanie dans le cadre d’un État-Nation.Mais c’est un prix très lourd que paie la Roumanie. Un million de Roumains a été mobilisé. Les pertes ont été importantes puisqu’on compte 250 000 tués et disparus, 120 000 blessés, auxquels il faut rajouter 430 000 victimes civiles.


Le sort des prisonniers de guerre roumains


De nombreux soldats roumains, pour la majorité des paysans qui avaient rejoint directement l’armée alors qu’ils étaient aux moissons, ont été faits prisonniers après des batailles meurtrières, dans les Carpates et dans les champs de la Munténie, en octobre puis en décembre 1916.Malgré les conventions sur les lois et coutumes de la guerre (y compris le sort des prisonniers de guerre), signées par l’Allemagne, comme par les autres grandes puissances, le sort des 100 000 prisonniers de guerre roumains constitue un véritable calvaire.Environ la moitié d’entre eux sont capturés par les Allemands et, dans un premier temps, entassés dans des camps en Allemagne. Beaucoup sont ensuite transférés sur le front ouest et sur le front italien pour y effectuer des travaux de forçats dans des conditions particulièrement difficiles. Comparé à celui des soldats des autres nationalités, le nombre de Roumains décédés lors de leur captivité se révèle considérable : à nombre égal de prisonniers, ils subissent autant de morts en quatre mois que les Belges en quatre ans. Quelles sont les raisons de cette hécatombe ? Le cas des prisonniers roumains transférés en Alsace permet de trouver une explication.


Les camps de prisonniers des Allemands


Pendantla Grande Guerre, les Allemands ne sont guère complaisants envers leurs 2,4 millions de prisonniers de guerre (P.G.) et ceci quel que soit leur nationalité. Ils n’appliquent pas la quatrième convention de La Haye du 18 octobre 1907 : leurs prisonniers, notamment les Français, ne sont pas correctement nourris ni habillés. Ils sont forcés à travailler et rien n’est fait pour lutter efficacement contre les épidémies de typhus ou la tuberculose qui ravagent les camps. Alors que les sous-officiers prisonniers ne travaillent que s’ils sont volontaires, deux instructions de l’état-major allemand datées de février et novembre 1916 indiquent que désormais les sous-officiers roumains, serbes et russes sont astreints au travail. L’accord tardif de Berne signé le 7 mars 1918 permet d’améliorer quelque peu le sort des prisonniers de guerre alliés détenus par les Allemands.Pourtant, cet accord ne bénéficie pas aux Roumains. Alors que des informations sur la mortalité bien supérieure des prisonniers de guerre roumains à la moyenne circulent, les délégués de l’Espagne, pays neutre qui représente les intérêts roumains, ou du Comité international de la Croix Rouge de Genève (CICR) ne peuvent visiter qu’avec difficulté les camps de Roumains dont certains demeurent inaccessibles, notamment en Alsace et en Lorraine, considérées comme des « zones stratégiques ».


« Deutschland Über Alles »


Les Allemands ont conscience d’appartenir à une grande nation qui a des droits, notamment sur les autres peuples. Les réussites des Allemands, depuis leur unité nationale en 1871, leur croissance démographique et industrielle, leur succès dans la recherche scientifique et le rayonnement de leur culture prouvent à leurs yeux qu’ils ont non seulement leur place sur la scène internationale, mais aussi vocation à exercer une domination européenne et mondiale. Dès lors, le comportement des Allemands vis-à-vis de leurs prisonniers est emprunt d’un profond mépris, voire parfois de brutalité. Mais, plus encore qu’envers les prisonniers d’autres nationalités, les Allemands se montrent violents envers les P.G. Roumains.


Transférés en Alsace et en Lorraine


Les Allemands veulent utiliser la force de travail que constituent les dizaines de milliers de prisonniers roumains dont ils ont la garde. Une grande partie des prisonniers roumains ne sont pas détenus dans des camps, mais envoyés dans des détachements de travail. Plus de 20 000 d’entre eux, capturés par la 9e armée allemande du général von Falkenhayn en novembre 1916, sont ainsi envoyés en Alsace et en Lorraine, terres de l’Empire germanique, pour travailler à l’effort de guerre, au plus près du front occidental.Par trains entiers, les Roumains sont entassés par centaines dans des wagons cadenassés, aux ouvertures garnies de barbelés qui traversent une partie de l’Europe en guerre. Torturés par la faim et la soif, ils comptent, après plusieurs jours, semaines, voire mois, de voyage, de nombreux moribonds qui expirent à l’arrivée.Vingt-huit camps de travail en Alsace, 43 en Lorraine, mais aussi dans les Ardennes, l’Aisne, le Nord et le Pas-de-Calais accueillent des P.G. roumains qui y subissent un long martyr sous la botte des soldats allemands des Rumänent Bewachungs Kommando (détachement de surveillance des Roumains) et des Kriegsgefangenen Arbeiterbataillonen (bataillons de travailleurs prisonniers de guerre).Les Roumains qui ont survécu aux transports sont transférés dans des kommandos agricoles, des mines de potasse ou de fer, des usines, ou aux abords du front pour décharger des trains, des camions, aménager des camps… À l’exception notable de ceux qui, chanceux, sont affectés dans des fermes où les agriculteurs lorrains et alsaciens les traitent et les nourrissent correctement, les Roumains subissent des mauvais traitements systématiques de la part de leurs geôliers allemands. 


                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                     

Le camp de Soultzmatt


C’est ainsi qu’à Soultzmatt, dans le Haut-Rhin, au sud de Colmar, les Allemands détiennent des prisonniers de guerre roumains dans des conditions de vie terribles. En 1914, l’armée impériale y a construit un « Kronprinzlager » utilisé par la troupe qui vient au repos toutes les trois semaines par roulement, après avoir été engagée dans les Vosges, à une dizaine de kilomètres, lors des combats à l’Hilsenfirst et sur le Linge, de juin et juillet 1915. Le « camp du Kronprinz » est occupé en permanence par environ 500 soldats allemands et deux batteries de ballons captifs. Un commandement local (Ortskommandatur) est installé à Soultzmatt pour y régler le passage et le cantonnement des troupes. Dans le village, un détachement de police et une compagnie d’infanterie occupent l’école de garçons, des granges et les deux usines textiles.Au début de 1917, par un froid rigoureux, l’un des plus terribles que la région a connu, les habitants voient arriver des soldats roumains exténués par le voyage et amaigris par les privations déjà endurées. Escortés par des soldats du Landsturm, baïonnette au canon, ils viennent à pied de la gare de Rouffach. La plupart de ces soldats sont dirigés vers le camp du Val du Pâtre tandis qu’une vingtaine d’entre eux sont logés provisoirement dans une usine textile. Ils logeront ensuite dans deux baraques à l’extérieur du camp, humides et froides. Ces prisonniers de guerre roumains sont au maximum 70 au début de 1917. Leur effectif est complété au fur et à mesure des décès.À Soultzmatt comme dans tous les camps en Alsace et en Lorraine, les Roumains sont sommairement installés dans des baraques sans eau ni chauffage, malgré le froid de l’Est de la France ; souvent, ils ont dû construire eux-mêmes les camps sans matériel, ni outils adéquats sous les coups des gardiens. Ces camps roumains ne disposent ni de « Kantine » où les P.G. peuvent acheter normalement des ustensiles nécessaires ou un peu de nourriture, ni d’aménagements particuliers, notamment les installations sanitaires ni des locaux culturels comme une bibliothèque, une salle de théâtre, et des lieux cultuels, etc. À la misère physiologique s’ajoute une misère psychologique que les Roumains supportent difficilement. Les prisonniers portent un uniforme souvent en loques et ils doivent récupérer ceux des morts. Souvent, sans souliers, ils s’entourent les pieds de chiffons : ils n’ont souvent plus l’air de militaires.


Des prisonniers affamés


Le drame principal des Roumains, pourtant des solides paysans habitués aux conditions de vie rudes d’une Roumanie encore sous-développée, est la faim. La population des Empires centraux souffre également gravement de carence alimentaire à cause du blocus allié et des mauvaises récoltes, et l’administration militaire responsable du ravitaillement des camps a beaucoup de difficultés à nourrir les troupes, prioritaires en ce qui concerne la nourriture, ce qui explique en partie l’état catastrophique du ravitaillement dans les camps de prisonniers.

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Mais, les P.G. roumains, contrairement aux autres prisonniers alliés, ne peuvent espérer d’aide de leur gouvernement en exil ni de leurs familles qui ne savent pas où ils sont détenus. Alors qu’une chaîne de solidarité s’est mise en place en France en faveur des Roumains, les Allemands, en mars 1918, interdisent toute expédition de lettres ou de colis en provenance de France et destinés aux P.G. roumains.Leur sous-alimentation chronique les rend si faibles qu’ils ne peuvent résister à la maladie ou au froid. Ainsi, dans la seule nuit du 27 au 28 janvier 1917, à Steinbrunn-le-Haut (Haut-Rhin), 71 prisonniers roumains meurent de froid alors que leurs gardiens ont réquisitionné leur baraque pour fêter l’anniversaire du Kaiser. Ceux qui, au matin, ont survécu, sont achevés à coups de crosse comme le révéleront les autopsies pratiquées après la guerre lors des exhumations.Les Roumains en sont réduits à chercher de la nourriture dans les tas d’ordures des villages qu’ils traversent, malgré les insultes et les coups des gardiens. Des habitants de Soultzmatt déposent du pain et de la nourriture sur la décharge publique. Mais, à part les enfants, personne n’ose se risquer à remettre directement de la nourriture aux Roumains car la population a peur des réactions allemandes : amendes pouvant aller jusqu’à 150 Marks, mais aussi coups de la part des gardiens, emprisonnement, etc. Les Alsaciens qui participent à leurs côtés aux travaux donnent à manger aux prisonniers. Mais gare à celui qui se fait prendre : il peut être congédié sur le champ quand il n’est pas frappé par les Allemands furieux. Dans une note du C.I.C.R. datée de 1917, on peut lire : « La misère des Russes et des Roumains est si grande qu’ils tâchent d’être employés dans le transport des résidus des cuisines ou des eaux grasses afin de pouvoir retirer des tonneaux les matières épaisses qui se trouvent au fond et les mettre de côté pour les dévorer ».En 1918, des médecins suisses du C.I.C.R. ayant réussi à entrer dans plusieurs camps alsaciens constatent chez les Roumains de nombreux cas d’avitaminose, d’œdèmes de famine, syndrome présent chez des hommes astreints pendant un temps prolongé à des travaux pénibles avec une alimentation insuffisante.


Une « mort lente » programmée


À Soultzmatt, les prisonniers sont surveillés par un détachement spécial d’une quinzaine de gardiens allemands et encadrés pour le travail par des chefs d’équipe civils et un garde forestier alsaciens. Bafouant les conventions de La Haye qui interdit pourtant les « travaux excessifs », les Allemands astreignent les prisonniers roumains à de durs travaux pour entretenir les chemins, mais surtout pour couper du bois sur les pentes du massif du Schimberg, au sud du camp. Les gardiens, qui estiment que les Roumains ne sont pas en mesure de s’évader à cause de leur faiblesse physique, les surveillent plus ou moins bien. Ceux-ci sont plus attirés par l’auberge de la Gauchmatt où travaillent deux jeunes serveuses, tandis que les officiers font venir des prostituées dans leur « Kasino », leur mess.Max Dollfus, un industriel de Mulhouse, va, dès 1919, enquêter sur les conditions de vie des Roumains dans les camps du Haut-Rhin. Il s'entretient avec les maires des communes de cette région pour conclure que « la méthode pour produire de la souffrance a été appliquée régulièrement aux prisonniers roumains. Il fallait que cela conduise à une “mort lente”. En 5 mois, 1187 victimes, des jeunes. C’étaient des cadavres vivants avant de devenir des cadavres réels. Qui peut dire que cela ne signifie pas de l’extermination ? » écrit-il dans un article du quotidien Le Temps en mai 1924 (2).Pour sa part, la population alsacienne est persuadée que l’extermination des soldats roumains est délibérée. Ils sont en effet les témoins des mauvais traitements systématiques subis par les Roumains de la part des gardiens allemands. Des Alsaciens affirment ainsi à Dollfus, qui devient après la guerre le président du comité d’Alsace des tombes roumaines, que les prisonniers roumains de Soultzmatt sont affamés alors que les vivres qui leur sont destinés sont consommés par leurs gardiens dans l’auberge de la Gauchmatt. Effectivement, une note allemande de février 1917 rappelle que « le peuple allemand ne doit en aucune façon subir un préjudice en nourrissant les prisonniers de guerre » (3).Les punitions sont légion. Toutes les raisons sont bonnes pour punir les Roumains. Aller à l’encontre du règlement du camp expose le prisonnier à des sanctions, dont les motifs peuvent être très variés : refus du salut, refus de faire un rapport lors de l’appel, insubordination, possession d’objets interdits comme du papier, des vêtements civils ou encore évasion et tentative d’évasion. Avec la discipline extrêmement dure, la mauvaise alimentation, le manque d’hygiène entraîne également des morts. Des épidémies de typhus se déclarent dans certains camps.


Un terrible bilan


Il est difficile de faire un bilan des pertes de l’armée roumaine de 1916 à 1918 car les archives manquent. Au total, il faut comptabiliser environ 600 000 soldats roumains mobilisés en 1916 puis en 1918. D’après le rapport du député Louis Marin, devant la Chambre en mars 1920, 240 000 Roumains sont morts au combat et dans les hôpitaux des suites de leurs blessures. Le parlementaire, citant le livre de Mircea Djuvara, annonce également 60 000 soldats morts en captivité sans citer ses sources.Selon les chiffres roumains, 110 845 soldats de Charles 1er ont été capturés par les Empires centraux, mais aussi les Bulgares et les Ottomans pendant la campagne de 1916-1917 (4). Or, ce sont ces prisonniers qui sont ensuite ramenés en Allemagne. Si on prend en compte les 18 859 Roumains déclarés morts par la Croix Rouge dans les camps allemands en octobre 1917, le pourcentage de P.G. roumains décédés pendant leur captivité de dix mois atteint plus de 17% contre 3% de P.G. français morts en quatre ans. On peut penser, hélas, qu’en novembre 1918 les chiffres de Roumains morts pendant leur internement dans les camps allemands a encore augmenté. Il convient de préciser que dans son rapport daté du 29 mars 1920, le député Louis Marin indique que 60 000 soldats roumains sont morts en captivité (5).

Selon la liste établie par le sous-préfet (kaiserliche Kreisdirektor) de Rouffach-Guebwiller le 14 décembre 1917, 142 soldats roumains sont décédés (officiellement de crise cardiaque) au camp de Soultzmatt et ont été inhumés au village entre le 4 février et le 8 mai 1917 : 17 en février, 73 en mars, 48 en avril et 4 en mai (6). Certains prisonniers roumains ont été enterrés dans le cimetière militaire que les Allemands ont créé au Val du Pâtre pour y inhumer leurs soldats. Sur les 452 prisonniers roumains identifiés, qui, après les regroupements des corps dans les années 20 et 30, reposent dans le cimetière de Soultzmatt, 103 sont morts en février 1917, 129 en mars, 78 en avril. La mortalité est proportionnellement identique pour les soldats roumains inhumés au cimetière militaire de Haguenau et dont la date de décès est connue : 33 en février, 96 en mars, 73 en avril, 67 en mai. Au total, ce sont 2344 prisonniers de guerre qui sont décédés en Alsace et en Lorraine de janvier 1917 à décembre 1918. Mais, comme le fait remarquer Jean Nouzille, il est difficile d’établir un pourcentage de mortalité des PG roumains en Alsace-Lorraine, puisqu’on ne connaît pas le nombre de Roumains internés dans ces camps.Selon Wilhelm Doegen, ethnologue et linguiste allemand, qui a étudié les camps de prisonniers allemands, les Russes sont ceux qui ont eu le plus de pertes à déplorer, avec un peu plus de 70 000 morts (sur un total de près de 2,3 millions de prisonniers, 3%), vient ensuite la France avec 17 069 morts (sur près de 530 000, 3,22%), puis les Italiens et les Britanniques. Or, les Roumains comptent 12 512  morts soit, sur un total de 110 845 PG, plus de 12% de morts, quatre fois plus que les P.G. français (7).

Pourtant, ces chiffres allemands sont bien inférieurs à ceux diffusés pendant et après la guerre par les Alliés, des Neutres ou la Croix Rouge. Ainsi, selon l’ambassadeur de France en Roumanie, dans les seuls camps en Allemagne, le chiffre des P.G. roumains morts atteint 40% (8). En septembre 1917, un journal néerlandais affirme que sur les 53 000 prisonniers de guerres roumains transférés en Allemagne 19 525 sont décédés, soit plus de 36 % (9). Jean Nouzille cite des chiffres allemands qui indique le même pourcentage : « 36,8% des prisonniers roumains internés en Allemagne étaient déjà morts en automne 1917 et 31,4% étaient malades dans les hôpitaux » (10). En octobre 1917, la Croix Rouge indique un chiffre équivalent avec 18 859 Roumains morts dans les camps allemands (11), soit 33% de plus que les chiffres de Doegen ! (12) Le ministère de la Guerre allemand dresse un bilan du nombre de P.G. roumains capturés au 10 octobre 1918 : 1656 officiers et 41641 soldats (13). On sait qu’à cette date, les autorités allemandes comptabilisent encore 27 891 prisonniers roumains. Il manque donc 10 967 soldats, soit 26%. Où sont-ils ? Sont-ils comptabilisés en dehors des camps et parmi les détenus des Kommandos de travail ?


Les raisons de cet acharnement


Du haut en bas de la hiérarchie militaire, c’est une unanimité pour punir ceux qui ont « trahi » l’Empire allemand. C’est aussi le cas pour les prisonniers italiens qui ont également « changé de camp » et sont considérés avec un dégoût profond par les Allemands.Le roi Ferdinand 1er, pourtant parent de Guillaume II, a trahi l’Allemagne en s’alliant à la France. Depuis 1871 et la victoire de la Prusse sur la France, toute la politique étrangère du Reich est tendue vers un but : rendre impossible l’encerclement du Reich. Or, en rejoignant la France, la Roumanie l’a parachevé. Le maréchal Hindenburg explique : « Jamais aucune puissance aussi petite que la Roumanie n’a eu l’occasion de jouer dans l’histoire du monde un rôle de décision aussi grand et à un moment aussi favorable » (14). Les soldats Roumains en sont rendus responsables par leurs geôliers.

Dans un article publié dans l’hebdomadaire Alsace française, « Les prisonniers roumains en Alsace », Benjamin Valloton, écrivain pacifiste d’origine suisse, évoque les réflexions des gardiens allemands au sujet des prisonniers roumains : « Qui les obligeait à faire la guerre ? Nous, on fait ce qu’on nous dit... », « Que ces faibles aient osé nous frapper dans le dos, vous ne trouvez pas ça abominable, vous ne sentez pas l’insulte ? » (15).


Le gardien allemand est « un maître » 


À cette cause politique, il faut aussi ajouter une raison « ethnique », un sentiment très net de supériorité, voire un racisme des Allemands à l’encontre des prisonniers roumains.Depuis les années 1890, le pangermanisme imprègne l’opinion de l’idée de la « mission supérieure de Allemagne ». L’écrivain Thomas Mann (prix Nobel de littérature en 1929) parle du « rôle de guide de l’Allemagne ». Le pangermanisme essaie de prouver la supériorité de la « race » allemande sur les autres peuples européens. Il débouche sur des conceptions xénophobes et racistes sur lesquelles vient se greffer un antisémitisme dont les racines sont plus anciennes. Les peuples latins et slaves sont considérés comme « inférieurs ». Aux yeux des Allemands, les Roumains forment un peuple latin, métissé de Slaves, de Tsiganes et de Juifs, de religion orthodoxe, sans État fort, sans culture, sous-développé, sans industrie, ni armée.Les Allemands jugent sévèrement les Roumains qui ont refusé de « reconnaître leur supériorité […], leur discipline, leur ordre, leur piété et leur esprit face à la superficialité de l’église orthodoxe et l’égoïsme débridé de l’anarchie et de la légèreté judéo-russe » écrit le journal Illustrirte Zeitung, le 7 mars 1918 (16). Dans cette logique, les Allemands considèrent leurs prisonniers de guerre roumains comme des êtres ayant une valeur moindre. Une note du 16 juillet 1916 de l’inspection militaire allemande de Sarrebruck, dont dépendent les camps de Roumains en Lorraine, indique que le prisonnier doit voir dans le gardien allemand « un maître » : « Le prisonnier de guerre doit avoir un tel respect à l’égard de son gardien qu’il ne doit même pas oser ne pas exécuter ses ordres ou tenter de s’évader » (17).

Jean Nouzille écrit qu’on ne peut « expliquer pour quelles raisons » les autorités allemandes n’ont pas nourri leurs prisonniers roumains (18). Il explique que « même si aucun ordre n’a prescrit d’exterminer une partie des prisonniers roumains, il est possible que la trahison de la Roumanie ait conduit des responsables de l’administration des camps de prisonniers à encourager ou à tolérer des traitements plus lourds de conséquences que pour les prisonniers des autres nationalités » (19). En réalité, une telle différence de pertes entre les prisonniers alliés et les Roumains allant de 1 à 6 s’explique avant tout par le sentiment partagé par nombres de gardiens allemands d’avoir à faire à des « sous-hommes » appartenant à une « race » inférieure. Dès lors, tout est permis. Il est intéressant de noter comment, dans tous les camps concernés, en Allemagne, en Alsace-Lorraine ou ailleurs, le même traitement est infligé aux Roumains. Certes, l’état-major ne donne pas l’ordre de tuer les Roumains, mais l’homme de troupe allemand est en quelque sorte naturellement porter à un déchaînement de violence contre des prisonniers dont la propagande et ses supérieurs lui ressassent qu’il sont à la fois des traîtres et les représentants d’une nation arriérée.

L’hommage


Dès la fin de la guerre, quelques mois après la fin de la guerre, les Alsaciens, mais aussi les Lorrains et Ardennais, témoins du calvaire des Roumains, veulent leur rendre hommage en regroupant leurs corps dans des cimetières aménagés ou en édifiant des monuments leur rendant hommage.687 anciens prisonniers sont inhumés au cimetière militaire roumain du Val du Pâtre à Soultzmatt. En 1919, la commune de Soultzmatt a fait don du terrain à la Roumanie de ce terrain, situé à l’emplacement même de l’ancien camp. Inauguré par les souverains roumains le 9 avril 1924, il rassemble 556 tombes individuelles et, dans deux grandes fosses communes, les restes de 71 victimes de la tragédie de Steinbrunn-le-Haut.

En 1923, la commune de Blaesheim procède à l’inauguration d’une plaque à la mémoire de 32 prisonniers roumains morts au camp de Blaesheim « à la suite des privations de toutes sortes » qu’ils avaient subies. 197 prisonniers roumains ont été inhumés dans le cimetière militaire de Strasbourg-Cronenbourg, inauguré le 9 avril 1924 par le roi Ferdinand et la reine Marie accueillis par le général Berthelot. Le cimetière militaire d’Haguenau, qui regroupe les corps des Roumains inhumés auparavant à Cronenbourg et à Colmar, contient les corps de 472 Roumains et une plaque, en langues française et roumaine, y est apposée : « À la mémoire des 2 344 prisonniers de guerre roumains morts dans les camps d’internement allemands en Alsace et en Lorraine en 1917 et 1918. À la mémoire des Alsaciens et des Lorrains qui les ont aidés » (20).À Dieuze, en Moselle, 947 soldats roumains sont regroupés dans le cimetière militaire. « Dormez au sol de France, enfants de Roumanie » est l’inscription sur le monument dédié aux « soldats roumains morts en Lorraine, prisonniers des allemands. 1916-1919 », inauguré le 12 septembre 1920 au cimetière militaire de Dieuze. Le cimetière de Labry en Meurthe-et-Moselle accueille 256 corps dont 166 dans un ossuaire. Les ossuaires d’Effry et d’Hirson, dans l’Aisne, contiennent respectivement 281 et 275 corps de prisonniers roumains. Onze Roumains sont inhumés dans le cimetière de Senones (Vosges) , 80 dans le carré militaire du cimetière de Maubeuge, 33 à Mulhouse, 12 dans le cimetière militaire d’Assevent (Nord), 14 dans le cimetière britannique de Douai, 6 dans le cimetière allemand de Cambrai. D’autres Roumains reposent dans des dizaines de cimetières des Vosges au Nord.



Si les Roumains ont subi tant de pertes pendant leur captivité, c’est que leurs geôliers les considéraient comme des « sous-hommes ». Les P.G. roumains, traîtres à la cause du Reich, rappellent aux Allemands que le monde entier est ligué contre eux, mais aussi que la guerre oppose leur civilisation à la « barbarie alliée ». Les Britanniques et les Français utilisent des troupes africaines mais aussi des populations européennes considérées, elles aussi, par les Allemands comme des êtres sans valeur : c’est le cas des Serbes, des Russes et des Roumains. À une époque où la notion de « race », qu’elle fusse française, allemande, anglaise, etc., est si profondément ancrée dans l’imaginaire collectif qu’elle sert souvent à justifier la guerre et ses massacres, les Allemands n’ont aucune vergogne à maltraiter des hommes qu’ils méprisent profondément parce que membres d’une nation essentiellement agricole et traîtresse aux intérêts du Reich. L’histoire de la jeune nation allemande s’appuie alors sur une volonté de puissance, une cohésion nationale et un orgueil racial qui permet de justifier les exactions envers ses prisonniers de guerre les plus faibles.


(1) Chiffres donnés par Jean Nouzille, Le calvaire des prisonniers de guerre roumains en Alsace-Lorraine, 1917-1918, Éditions militaires, Bucarest, page 32 citant un rapport de l’armée roumaine.

(2) Le Temps du 23 mai 1924, Bibliothèque nationale de France.

(3) Note n°2618-17 du Landsturm Inspektion de Sarrebruck, archives municipales.

(4) J. Nouzille, op. cit. page 32.

(5) Rapport parlementaire de Louis Marin sur les pertes de guerre (1914-1918), chambre des députés, le 29 mars 1920.

(6) Liste établie le 14 décembre 1917 par la sous-préfecture, archives municipales de Rouffach-Guebwiller.

(7) Wilhelm Doegen, L’attitude et le sort des prisonniers de guerre en Allemagne, Berlin, 1921.

(8) Auguste-Félix Beaupoil, comte de Saint-Aulaire, ambassadeur de France en Roumanie, Confessions d’un vieux diplomate, cité par Jean Nouzille, Le calvaire des prisonniers de guerre roumains en Alsace-Lorraine, 1917-1918, Éditions militaires, Bucarest, page 33.

(9) Algemeen Handelsbland, le 15 septembre 1917.

(10) Jean Nouzille, op. cit., page 32.

(11) Chiffres cités par Jean-Noël Grandhomme, « La détresse des prisonniers roumains », Boches ou Tricolores, les Alsaciens-Lorrains dans la Grande Guerre, La Nuée Bleue, page 83.

(12) Il faut noter que les chiffres de Doegen sont ceux de 1919-1921, alors que ceux de la Croix Rouge datent d’octobre 1917, soit un an avant l’armistice.

(13) Chiffres cités par J. Nouzille, op. cit., page 41.

(14) Maréchal von Hindenburg, Ma Vie, Paris, 1931, page 175.

(15) Benjamin Valloton, « Les prisonniers roumains en Alsace », Alsace française, 5 et 12 octobre 1930, Bibliothèque nationale de France.

(16) Illustrirte Zeitung, édition du 7 mars 1918.

(17) Note n°11150/17 de la Landsturm-Inspektion du 16 juillet 1916, archives municipales.

(18) J. Nouzille, op. cit., page 70.

(19) Idem, page 75.

(20) Les troupes alliées en France, 1914-1918, ministère de la Défense, 2000.


 
 
 

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