Notgeld
- Rose Hareux
- Jul 10, 2024
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Pendant les périodes de troubles, révolutions, guerres ou crises financières, les organismes habilités à émettre les monnaies officielles se voient parfois obligés de céder cette prérogative à des villes ou à des représentants locaux alors chargés de mettre en circulation des pièces ou des billets dont la valeur sera limitée dans le temps. Ce phénomène, connu dans toute l’Europe, a touché bien des États au cours de l’histoire.
En France, durant les années 1870-1871, de nombreuses cités ont créé leurs propres « billets de nécessité » destinés à remplacer des règles monétaires défaillantes associées à la thésaurisation des espèces par les particuliers. La Banque de France, fondée en 1800, d’abord privée, possède depuis 1803 le monopole d’émission des billets dans notre pays. En Allemagne, la Reichsbanke, en 1875, simplifia un système dans lequel 31 banques, les Notenbanken, émettaient les monnaies spécifiques de chaque État ou Land. Aujourd’hui, après de multiples évolutions qui se sont succédées pendant des décennies, la Deutsche Bundesbank, banque fédérale allemande, représente l’Allemagne réunifiée.
En remplacement de la monnaie officielle
En 1914, dès le début de la guerre, plusieurs nations européennes sont confrontées à des problèmes fiduciaires venus bouleverser les doctrines établies pour l’émission des monnaies. Très vite les pièces en or et en argent qui avaient cours à l’époque acquirent, suivant leur poids, une estimation supérieure à leur valeur faciale. En conséquence chacun conserva précieusement ces monnaies, constituant ainsi un trésor caché susceptible, de plus, d’être facilement transporté. Par la suite, même les pièces réalisées en métal noble, bronze ou laiton, seront stockées dans les « bas de laine » devant la demande et la pénurie créées par l’industrie de l’armement.
En Belgique, rapidement envahie, chaque ville imprime ses propres billets sur un papier parfois grossier portant des mentions comme « Bon de monnaie » ou « Bon de caisse ». Très simples, rarement illustrés, ces billets, souvent signés par le bourgmestre, sont rédigés en français et en flamand. Des annotations peuvent figurer comme un avertissement au porteur, telles : « Ce bon doit être revêtu du timbre sec aux armes de la ville » (à Binche) ou « Le présent bon sera remboursé par notre receveur dès la reprise des relations avec le gouvernement » (Commune d’Hanzinne en 1915).En France (Marne, Aisne, Ardennes…) le « Bon régional » peut remplacer la monnaie officielle. Des communes, des villes, des chambres de commerce émettent leurs billets particuliers. Dans le Nord, à Aniche, c’est la Compagnie des Mines qui crée en 1914 une série de billets de 1, 2 et 5 francs tandis qu’à Firminy les Aciéries et Forges éditent des papiers ou cartons découpés de 5, 10 et 25 centimes. On peut ajouter à ce type de billets de guerre (certains resteront en circulation jusqu’en 1926) ceux émis par la Trésorerie aux Armées ou encore ceux utilisés dans les camps de prisonniers.
Un système parallèle en Allemagne
C’est l’Allemagne qui, dès 1914, développe un système monétaire parallèle, de manière intensive, basé sur les anciennes divisions du pays avant son unification, reflétant toutes les traditions régionales et folkloriques venues du fond du Moyen Âge. Seront ainsi mises en avant, grâce à la riche iconographie représentée sur les billets, les légendes d’autrefois aussi bien que les réalisations industrielles qui firent la fortune de certaines cités.
En plus des billets, des pièces de monnaie sont frappées par les édiles locaux, dans des matériaux qui remplacent le métal monétaire habituel (cuivre, nickel) récupéré et fondu pour les usines d’armement. Le zinc, l’aluminium, sont alors utilisés dans la production des pièces de monnaie, avant d’en arriver à des découpes dans du carton ou du cuir et même à la création de piécettes en porcelaine ! À elle seule, l’étude de ces billets allemands constitue un monde particulier auquel certains collectionneurs peuvent consacrer une vie entière. Les mots Notgeld (monnaie de nécessité) ou Gutschein (bon, attestation) montrent qu’il ne s’agit pas d’une monnaie d’État ; ils portent généralement la signature du représentant du lieu émetteur, le Bürgermeister. Ces émetteurs peuvent être une ville (Stadt), une commune (Gemeinde), un canton (Bezirk), une Chambre de commerce, une caisse d’épargne (Sparkasse) ou tout autre organisme plus ou moins officiel qui appose son nom en guise de garantie. Les valeurs les plus courantes figurent en chiffres ou en lettres : 10, 25, 50, 75 ou 90 Pfennigs. Cette valeur qui théoriquement ne doit pas dépasser 1 Mark (parfois notée sous la forme 100 Pfennig, comme à Alsfeld dans la Hesse ou à Niendorf) va cependant jusqu’à 2 ou 3 Marks pour quelques émissions.
De nombreuses cités ont constitué des « séries » complètes comprenant toutes ces valeurs, allant même jusqu’à les multiplier avec des iconographies dissemblables, passionnant casse-tête pour le collectionneur tombé sans le savoir dans un véritable piège.
Le Notgeld conservé par les municipalités
Le Notgeld, billet de nécessité créé en 1914 pour le temps de la guerre, resta en circulation jusqu’en 1923, au moment où la République de Weimar, lors d’une crise monétaire sans précédent, décida de changer tous les billets contre le Rentenmark auquel succédera quelques mois plus tard le Reichsmark. Les centaines de municipalités allemandes ayant imprimé par milliers des exemplaires différents de billets de nécessité, au lieu de les détruire comme cela se fait habituellement, ont décidé de les conserver précieusement puis de mettre peu à peu ces stocks inutilisés à la disposition des amateurs numismates et billetophiles.
Cette vaste opération commerciale, organisée dans l’ensemble du pays, contribua à remplir les caisses municipales, créa un marché toujours d’actualité dans le domaine de la collection et servit en même temps la propagande de l’État après la signature de la paix. En effet, beaucoup de billets imprimés entre 1919 et 1923 parlent de revanche et glorifient l’armée allemande.
La richesse historique des Notgelds
Dans la plupart des cas, les billets trouvés aujourd’hui n’ont jamais circulé. À l’état neuf, ils sont sortis directement des bureaux émetteurs pour rejoindre les classeurs des collectionneurs ce qui permet d’en admirer pleinement la richesse ornementale autant que les récits en images qui peuvent de nos jours poser bien des problèmes : il arrive que des textes assez longs racontent une antique histoire locale en vieil allemand et, bien entendu, en écriture gothique… Une nouvelle guerre mondiale étant venue bouleverser à nouveau les territoires d’Europe centrale, on peut découvrir qu’une ville, allemande en 1918, est aujourd’hui devenue polonaise après avoir, de plus, changé de nom, ce qui ne facilite nullement les recherches.
Autre étonnement pour le collectionneur : l’infinie variété dans le format des billets de nécessité allemands. Le papier étant devenu presque introuvable, la taille du billet est toujours réduite, dépassant rarement 11 cm x 8 cm. Lorsqu’une ville émet une série comportant plusieurs valeurs, elle choisit soit d’imprimer tous ses billets dans un format identique, soit d’augmenter ce format suivant la valeur indiquée ; ainsi le billet de 10 Pfennigs sera quatre fois plus petit que celui de 75 Pf. Si pour la plupart ces billets ont adopté un format rectangulaire, il existe de nombreux exemples de coupures carrées ou très allongées, parfois dans la même série, en plus des différences de taille. Autre étrangeté : le billet rond, une rareté. C’est encore le manque de papier assez solide pour un usage journalier qui a obligé certains émetteurs à utiliser des matériaux tout à fait inhabituels dans le monde monétaire et suffisamment résistants pour parvenir jusqu’à nous. Le Notgeld a donc été imprimé par les Allemands sur des morceaux de tissu en soie, en lin ou en toile de jute, simplement découpés ou pouvant comporter un ourlet sur le pourtour.
La Caisse d’épargne de Bielefeld, ville réputée pour sa production de toile de lin, a utilisé ce support pour l’impression de billets au graphisme très dense mêlant le rouge, le bleu, le noir et le blanc, avec des inscriptions en tous sens, pour des valeurs de 25 ou 50 Pfennigs. D’autres exemplaires, tirés sur soie, prennent l’aspect d’un minuscule tapis persan. Le tissu a aussi servi pour l’impression de billets à Hohensalza, alors qu’à Osterwieck am Harz, en 1922, le cuir blanc a remplacé le papier. Présentés dans une enveloppe contenant les trois valeurs de 20, 50 et 100 Marks, ces billets en cuir n’ont vraisemblablement jamais circulé. Constituant une curiosité monétaire, une rareté actuellement fortement cotée réservée aux collectionneurs de haut niveau, ils ont à l’époque été vendus au bénéfice d’un service chargé de construire des habitations.
Une production rattachée à la Grande Guerre
En Allemagne, plus de 3 500 villages, villes ou organismes auraient imprimé environ 36 000 modèles de billets entre 1914 et1923. Si la masse principale de cette monnaie a été émise après 1917 et au début de la période d’inflation qui suivit la fin du conflit, l’ensemble de la production de type Notgeld est considéré comme étant rattaché à la Grande Guerre et à ses conséquences. Aucun collectionneur n’ayant réussi à réunir la totalité de ces billets, chacun privilégie un thème, plus ou moins vaste, selon son goût : par ville, par Land, par région, par séries entières ou encore par sujet spécifique. Monuments, récits historiques, légendes locales, coutumes anciennes, personnages célèbres, autant de pistes à explorer suivant ses passions personnelles ou plus prosaïquement ses moyens financiers.
Cette collection reste cependant abordable, sauf exceptions relativement rares, car les municipalités ont largement fait fonctionner la planche à billets sans subir le moindre contrôle d’aucune banque centrale responsable de la masse monétaire émise. La ville de Naumburg, par exemple, en multipliant pendant plusieurs années les tirages de séries complètes, engrangeant ainsi la somme remarquable de 900 000 Marks, put financer la rénovation totale de son hôtel de ville ! Tous ces billets, très courants, aujourd’hui encore peu chers, restent recherchés pour leur graphisme, leur mode d’impression ou les événements historiques représentés.
Des sources d'inspiration multiples
Une étude exhaustive se révélant impossible à réaliser, seul un survol sommaire des thèmes traités peut donner une idée de l’invraisemblable richesse du Notgeld allemand, sans tenir compte des équivalents autrichiens exprimés en hellers et non en Marks. L’Histoire, bien sûr, occupe une place prépondérante dans ces images monétaires car chaque cité, chaque principauté, chaque Land, a conservé des traces d’un passé plein de combats, de meurtres, d’incendies, de victoires ou d’événements heureux restés dans les mémoires, bien que souvent déformés ou adaptés par certains narrateurs. Chevaliers en armure (Appeln, Remda), seigneurs et paysans, évêque et ses ouailles (Ditfurt), batailles sanglantes (Detmold) ou fêtes fastueuses données pour un couronnement, autant de tableaux colorés décorant des rectangles de papier de 10 centimètres de longueur. Autre source d’inspiration : le très vaste patrimoine des contes et légendes germaniques, récits populaires dont seuls quelques exemples très connus restent déchiffrables pour le collectionneur français, comme l’histoire du baron de Munchhausen sur les billets de Rinteln ou celle de Till Eulenspiegel mort dit-on en 1350 à Mölln, « Die Eulenspiegel Stadt », qui a pris pour symboles le miroir et la chouette du « saltimbanque farceur ».
Le même héros figure aussi sur les monnaies de la ville de Kneitlingen. À Wiedensahl, huit billets de 50 Pfennigs racontent des historiettes enfantines dans un style proche de la bande dessinée actuelle. Chaque cité met en avant les personnages fameux nés ou ayant vécu dans ses murs, quelques-uns n’ayant connu qu’une gloire locale désormais éteinte. Citons Goethe (Dornburg, Artern), Luther (Breslau, Erfurt, Brehna), Beethoven et Schumann (Bonn), Dante (Altenburg) ou Victor Blüthgen, poète né en 1844 à Zörbig, en Saxe. Les militaires occupent une place de choix dans ce Panthéon monétaire, représentants de la gloire prussienne et d’une armée toujours honorée malgré sa défaite récente. Bismarck (Altmark, Quern, Soltau) mais aussi les simples soldats et les drapeaux (Egenbuttel, Hamburg, Suchsdorf, Neu Ulm) avec un appel non déguisé à une jeunesse désireuse de porter le « Stahlhelm », le casque d’acier, en rejoignant dans un avenir proche l’armée nouvelle (Leer, Schlesien). À Soltau la croix de fer est à l’honneur et à Suhl un groupe de combattants de la Grande Guerre montre la qualité des mitrailleuses et fusils fabriqués localement. En même temps que cette campagne pour le réarmement, commence à apparaître dès 1920 sur certains billets de nécessité, comme à Ambergau-Bockenem en série complète, la croix gammée, symbole choisi par le Parti ouvrier allemand DAP qui va bientôt devenir le DNDAP nazi. De même, plusieurs émissions de billets participent à un mouvement antisémite assez grossier (Brakel, Arnstadt, Tostedt) qui à Brême, en 1921, illustre le thème des « Sages de Sion », (Die Weisen von Zion) qui sera repris par la propagande hitlérienne.Le Notgeld, en principe support de l’histoire du pays, sous son aspect avenant et ornemental pouvait donc participer à l’actualité la plus brulante et annoncer de nouvelles menaces que peu d’utilisateurs à l’époque ont été capables de décrypter.Beaucoup plus pacifiquement, des séries d’images ont été consacrés aux animaux : ours (Berlin), coq, chouette, cygne (Niendorf), singe, cheval, vache et, plus étonnant, écrevisse. Quant au cochon, on le retrouve sur des dizaines de billets car il appartient au domaine quotidien.Le moindre village met en valeur son particularisme, sa situation au bord d’un lac (Norenberg), le calme de ses montagnes propices aux sports d’hiver (Oberhof, Winterberg) ou l’air sain du bord de mer apprécié des nageurs et des pêcheurs. Châteaux, vieilles maisons, chaumières, moulins, ponts, autant de sujets parfaitement gravés en noir et blanc ou détaillés en couleurs clinquantes comme les illustrations des anciens livres d’enfants (Alsfeld, Hoyer, Friedrichroda, Suchsdorf…). Toutes les professions sont analysées, du métier manuel traditionnel à l’industrie de pointe dont l’Allemagne est si fière : travail des champs, tissage (Apolda), pêche, constructions navales (Kiel), industrie du verre (Schmiedefeld). Le billet d’un Mark émis par la ville de Luckenwalde, à côté d’une vue de la cité ancienne, présente quatre industries différentes dont celle des pianos de la marque Niendorf toujours très appréciée aujourd’hui. À Bitterfeld, plusieurs séries aux détails très fouillés sont dédiées au charbon et à l’électricité qui alimentent chemins de fer, chimie de l’aluminium ou foyers domestiques.
Si l’imagination délirante des dessinateurs chargés d’illustrer ces histoires locales contribue à attirer les collectionneurs, le Notgeld peut aussi prendre l’aspect d’une monnaie classique au graphisme simplifié, seulement agrémenté de quelques motifs géométriques. Une différence de teinte suffira alors à distinguer les valeurs, comme à Brockau pour les billets de 10, 25 et 50 Pfennigs. Peu employé, le cliché photographique a parfois suivi les mêmes règles de couleurs. Ainsi Bad Berka, dans le Land de Thuringe, a choisi la photo pour ses billets de nécessité, assurant du même coup sa promotion touristique : sur le 10 Pfennigs gris-vert la source Carl-August, sur le 25 Pf. bleu-gris l’établissement de cure et sur le 50 Pf. brun-rouge une vue générale de la ville. Ce type d’illustration, moderne pour l’époque, reste une exception. Sur des milliers de billets, le classicisme le plus rigoureux côtoie donc l’image d’avant garde annonciatrice de changements tant artistiques que politiques. La Grande Guerre vient de se terminer, l’Allemagne battue sombre dans la tourmente révolutionnaire ; le Notgeld né dans l’urgence disparaît définitivement en 1923. Une ère nouvelle se prépare qui aboutit au second conflit mondial.
Le Reutergeld monnaie de nécessite ?
À l’étude du billet de nécessité allemand courant s’ajoute un chapitre particulier que l’on pourrait titrer : le Reutergeld. De quoi s’agit-il ? D’une série de billets entièrement consacrée au poète et écrivain Fritz Reuter, qui a été comparé à Frédéric Mistral en France, par sa région natale le Mecklenburg, sur une idée de Max Reinhold Wulst juriste à Schwerin.Fritz Reuter, né à Stavenhagen en 1810, après une scolarité chaotique et quelques tentatives picturales, commença des études de droit avant de se transformer en militant politique. En 1833 il est arrêté et condamné à mort pour ses idées révolutionnaires. Sa peine sera transformée en trente ans de prison, réduite ensuite à huit années. Libéré en 1840, il se marie et entame une carrière littéraire, écrivant en bas-allemand, le Plattdeutsch, ce qui lui vaudra un succès immédiat et, plus tard, un doctorat de l’université de Rostock. Il meurt à Eisenach en 1874, honoré dans toute l’Allemagne où de nombreuses statues seront érigées en son honneur. À Stavenhagen, l’ancienne mairie, maison natale de l’écrivain, est devenue le Musée Fritz Reuter.En 1921, des cités du Mecklenburg décident de créer une série de billets à la gloire de Reuter dans la lignée du Notgeld déjà connu. Ainsi est né le Reutergeld. Mais les spécialistes s’interrogent : le Reutergeld est-il un véritable billet de nécessité ou un simple hommage au poète régional ? Vrai moyen de paiement ou document pour collectionneur ? Certains billets portent bien une mention comme « Gultig bis 28-2-1922 » (valable jusqu’au 28 février 1922) (Ostseebad Alt Gaarz, Kröpelin, Röbel) d’autres sont muets sur ce point. Ils n’ont circulé que localement, dans chaque ville émettrice, et pendant une durée assez courte, deux ans environ. Des experts estiment que 5% seulement de ces billets ont été réellement mis en circulation, 95% étant passés directement dans les mains des collectionneurs. Les municipalités responsables de ces émissions monétaires ont toutes appliqué une règle commune : chaque série se compose de trois billets de valeurs fixes, 10, 25 et 50 Pfennigs. Le tirage aurait été de 50 000 exemplaires pour chaque billet, ce qui explique la relative abondance de cette monnaie sur le marché de la collection presque un siècle plus tard et l’état pratiquement neuf de ces papiers.
Regain d'intérêt pour le Reutergeld
70 villes du Mecklenburg ayant imprimé ces images, le total de 210 billets différents représente l’ensemble d’une collection de Reutergeld. En 1921, l’amateur pouvait se procurer ces 210 billets réunis dans un album spécial sans avoir à effectuer lui-même de recherches. Actuellement cette collection complète se trouve encore en Allemagne pour un prix correct car la grande masse de ces billets n’a jamais circulé et est restée au fond des tiroirs. En ce moment un regain d’intérêt pour le Reutergeld touche le monde de la collection ; en 2015 un connaisseur allemand à Schopfheim a exposé deux séries entières, soit 420 billets, montrant ainsi les deux faces de chaque valeur. Sur le Reutergeld, comme sur le Notgeld, chaque ville a décrit en images son passé historique, ses sites touristiques ou son patrimoine légendaire. La biographie de Fritz Reuter a été le thème choisi par certaines : Dömitz présente la forteresse où il fut emprisonné durant deux ans, Rehna, Eisenach ou Stavenhagen mettent en avant son portrait.
Une explication très personnelle a justifié mon intérêt pour toutes ces monnaies de nécessité allemandes : la découverte, au départ, d’un billet émis par la ville de Warin qui mit en alerte ma curiosité. Après avoir trouvé les trois billets de cette cité, j’appris que dans le Mecklenburg existait aussi la ville de Waren (possédant également ses trois Reutergeld) souvent confondue avec la précédente. Depuis, Waren a changé son nom en Müritz, pour la plus grande satisfaction du service des Postes. Quant à la ville de Warin, en plus de ses billets consacrés à Fritz Reuter, elle a imprimé trois séries différentes comportant des valeurs de 25, 50 et 75 Pfennigs qui donnent envie de visiter ses vieilles ruelles et de flâner sur les rives de son lac. Il est toujours permis de rêver devant de belles images…
Bibliographie
Billets français
A. Hanot, P. Bourg, Billets de nécessité français. Bons communaux 1914-1917, 1981.Y. Jérémie, Les billets de nécessité de la guerre 1870-1871, 2009.J. Pirot, Les billets de nécessité des communes et des villes 1914-1918, 2006.J. Pirot, Les billets des chambres de commerce, 1989.
Billets de nécessité allemands
Albert Schramm, Deutsches Notgeld. Kleingeldersatz. Leipzig 1919.(La première étude parue sur le sujet)Hans Ludwig Grabowski, Deutsches Notgeld.(Une dizaine de volumes illustrés, spécialisés)H. Jansen, H. Meyer, Das deutsche Notgeld 1915-1923, Proh. Berlin 1971.A. Peisker, Das berliner Notgeld 1914-1924, Proh. Berlin 1972.A. Keller, Das deutsche Notgeld Katalog 1918-1922, Battenberg 1975.S. Lechner, Notgeld. Tiroler Gemeiden 1918-1921, Universitätsverlag Wagner.L. Courtney Coffing, World Notgeld 1914-1947, Krause Publications 2000 (en anglais).
Sur le Reutergeld
Ingrid Moller, Das Reutergeld von 1921, Stock & Stein 1998.Reijersen-Reidsma, Das Reutergeld – Die Reuter Zitate, 2011.M. R. Wust, Das mecklenburgishe Reutergeld von 1921, 2011
Encadré1
Le billet de nécessité entre au musée
Si les amateurs capables de constituer de très beaux ensembles de ces billets ne sont pas rares, peu de musées, par contre, paraissent s’intéresser à ce thème. Frédérick Hadley, il y a quelques années, a eu l’occasion de nous présenter les collections de billets de nécessité allemands de l’Historial de la Grande Guerre.Le Musée de la Banque nationale de Belgique, qui a réuni plus de 4 500 exemplaires émis dans ce pays, a non seulement numérisé sa collection mais l’a mise en ligne sur Internet, à la disposition de tous. Cette remarquable banque de données indique l’origine de l’émetteur, les dimensions, la date d’émission, etc.En Allemagne, le musée de Pönitz expose depuis quelques années une belle série de ces billets, tandis que le Museumverein de Naumburg a consacré plusieurs études aux tirages du Notgeld créé par Walter Hege, chaque scène traitée selon l’art du découpage aux ciseaux (« Scherenschnitte ») correspondant à un jeu d’ombres chinoises.C’est à Ottawa, au Musée de la monnaie de la Banque du Canada, qu’il faut aller pour découvrir une collection de 20 000 billets de nécessité composée pendant une dizaine d’années, jusqu’en 1930, par un notable allemand. Acquis par le musée en 1967, tous ces billets ont été traités, répertoriés et scannés. Principalement émis en Allemagne et en Autriche, ils proviennent aussi de Hongrie, de Pologne ou de Belgique.
Encadré 2
Contes, légendes et réalité
La littérature germanique a toujours été riche en histoires fantastiques qui, pour la plupart, bien que vieilles de plusieurs siècles, sont parvenues jusqu’à nous. Connues de tous ou cantonnées à un folklore local, elles figurent très souvent sur les billets de nécessité allemands, qu’elles se rapportent à une créature inventée ou à un véritable héros historique.Rübezahl, le « Compteur de raves », géant descendu de sa montagne se retrouve sur cinq billets de Greiffenberg aux valeurs inhabituelles de 30, 60 Pfennigs et 1, 3, 5 Marks. Léopold Mozart et Weber ont mis en musique ses aventures ; un film intitulé Rübezahl a été tourné en 1957 et, plus récemment, une bande dessinée Le temps de Rübezahl en maintient le souvenir.Till Eulenspiegel a-t-il vraiment existé ? La ville de Mölln qui se targue d’avoir accueilli ce personnage farceur, dont les symboles sont une chouette et un miroir, lui a consacré plusieurs billets. La cité de Kneitlingen a émis trois séries de quatre billets racontant l’histoire de ce bouffon à l’existence improbable et Braunschweig a repris ce même thème sur quatre valeurs (10, 25, 50 et 75 Pfennigs). Le compositeur Richard Strauss s’en inspirera en 1895, ainsi que le cinéma en 1956 avec Gérard Philippe.Autre personnage de légende mais ayant réellement existé : le baron de Munchhausen dont les aventures illustrent les billets de Rinteln. Cet officier allemand hâbleur (1720-1797), connu en France sous le nom de Baron de Crac et comparé à Tartarin de Tarascon, a laissé des récits extraordinaires encore édités actuellement. Son voyage vers la lune, assis sur un boulet de canon, fait partie des lectures pour la jeunesse. Des productions cinématographiques reprennent régulièrement les exploits de Munchhausen, depuis Méliès en 1911, en passant par le film de la UFA en 1942, celui de Terry Gilliam en 1988, jusqu’à un téléfilm sorti en 2012.Grâce au Notgeld, il reste des dizaines d’anciennes histoires aussi étonnantes à déchiffrer.
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