Obsèques de Gallieni
- Rose Hareux
- Jul 10, 2024
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Les obsèques du général Joseph Gallieni les préparatifs
Le dimanche 28 mai 1916, la presse parisienne annonce le décès du général Joseph Gallieni, survenu la veille dans un hôpital militaire de Versailles. Âgé de 67 ans, il luttait depuis plusieurs années contre un cancer de la prostate. Déjà auréolé de son passé colonial et connu pour ses sentiments républicains, il avait été rappelé à l’activité fin août 1914 au poste de gouverneur militaire de Paris, y renforçant son prestige en organisant la capitale en camp retranché, puis en réquisitionnant les fameux taxis rapidement associés au « miracle de la Marne ». Les Français savaient que ce chef énergique était malade : nommé ministre de la Guerre le 29 octobre 1915, il avait évoqué des problèmes de santé pour quitter le gouvernement le 16 mars suivant. Puis les journaux avaient rendu compte de deux interventions chirurgicales, début avril et dans le courant du mois suivant. Le jeudi 25 mai au soir, un bulletin du professeur Marion et d’un collège de médecins appelés en consultation se voulait malgré tout optimiste, faisant part d’un « état stationnaire avec légère tendance à l’amélioration ». Malgré la fatigue, le général avait lu les journaux et s’était renseigné sur la situation à Verdun où les Allemands venaient de reprendre l’offensive. Mais dès le lendemain les nouvelles devenaient alarmantes : le fils du général avait été rappelé du front et, en dépit d’une transfusion sanguine reçue le matin qui lui redonnait momentanément quelques forces, le malade était incapable de s’alimenter. En fin de soirée il éprouvait des difficultés respiratoires et sombrait peu après dans le coma. Le samedi 27 à 2 heures du matin, l’abbé Loisel, vicaire de l’église Notre-Dame mobilisé à l’hôpital militaire n° 22, accourait au chevet du mourant, qui expirait à 4 h 45 après avoir reçu l’absolution.
Immédiatement informé par téléphone le général Pierre Roques, qui naguère avait servi sous les ordres du général Gallieni à Madagascar et qui, quelques semaines plus tôt, lui a succédé à l’hôtel de Brienne, dépêche le commandant Marie à l’hôpital auxiliaire n° 17 sis 29 rue Maurepas à Versailles – en fait la maison des Sœurs françaises (1), transformée en établissement de soins militaire pour les besoins du conflit en cours. Membre du cabinet, l’officier a pour mission de présenter les condoléances du ministre de la Guerre à la famille du défunt. De son côté, l’Élysée envoie le général Paul-Louis Duparge, secrétaire général militaire de la présidence de la République et le colonel Vallière, de la maison militaire et par ailleurs ami personnel du général Gallieni, porter celles du chef de l’État. Dans la matinée, le corps du général Gallieni est transporté dans la petite chambre funéraire de l’hôpital. Revêtu d’un uniforme bleu horizon rehaussé de la plaque de grand-croix de la Légion d’honneur, de la médaille militaire et de la Croix de guerre, il est étendu sur un petit lit en fer. Sur le cercueil recouvert d’un drap noir ont été placés le sabre, le képi et le dolman. Deux cierges, une poignée de roses et quelques branches de lauriers décorent la pièce austère et sombre.
Deux religieuses l’ayant veillé et soigné durant son hospitalisation, se relaient pour prier. Rapidement, les abords de la rue Maurepas connaissent une animation inhabituelle puisque dans la matinée Alexandre Millerand et Paul Doumer, anciens ministres, Adrien Mithouard, président du conseil municipal de Paris, Olivier Saincère, secrétaire civil de l’Élysée, Auguste Autrand, préfet de Seine-et-Oise et Henri-Frédéric Simon, maire de Versailles, viennent s’incliner devant la dépouille. L’après-midi le ballet des véhicules officiels se poursuit à la porte de l’hôpital avec la venue du chef du gouvernement Aristide Briand, du ministre de l’Agriculture Jules Méline, du ministre de la Justice René Viviani, du ministre du Travail Albert Métin, du ministre des Colonies Gaston Doumergue, du ministre d’État Émile Combes, du sous-secrétaire d’État aux Munitions Albert Thomas, du sous-secrétaire d’État à l'Instruction publique Albert Dalimier, du président du Sénat Antonin Dubost, du président de la Chambre des députés Paul Deschanel, du général gouverneur militaire de Paris Augustin Dubail. Se succèdent également diverses personnalités comme Alfred Massé et Eugène Étienne, anciens ministres et le journaliste et essayiste Joseph Reinach. Aux livreurs de gerbes et de couronnes s’ajoutent les nombreux porteurs de messages et de télégrammes d’hommage au grand chef militaire, comme ceux adressés par le roi des Belges et le roi d'Angleterre, par le général Douglas Haig, par les grands quartiers généraux anglais, italien, belge, russe et japonais. Par ailleurs une foule anonyme et silencieuse se presse devant l’établissement pour signer les registres de condoléances que présente une sœur franciscaine.
Consensus autour de Gallieni
Compte tenu de l’heure du décès, survenu un peu avant l’aube, les journaux qui ont déjà bouclé leur édition du matin ne peuvent annoncer la disparition du général Gallieni que le lendemain dimanche 28 mai (2). Malgré tout la nouvelle se répand rapidement dans la capitale, où les Parisiens sont nombreux à déambuler sur les grands boulevards en ce début de week-end printanier. Ce sont donc les titres du soir qui ont la primeur de l’information et qui expriment dès le samedi 27 le sentiment, sinon les attentes de l’opinion à l’égard du grand soldat. Ainsi, dans L’Intransigeant, son directeur Léon Bailby écrit que « c’est un chef qui disparaît, et un homme. Du chef il avait la clairvoyance, la décision, le courage. […]. Gallieni et Paris, voici deux noms qui restent liés pour l’histoire. » (3) D’ailleurs, en pleine bataille de Verdun – le président de la République Raymond Poincaré visite cette partie du front du 27 mai au soir au 29 au matin pour apporter le soutien de la Nation aux poilus après que l’ennemi ait lancé un violent assaut contre le Mort-Homme et la rive gauche (4) – le président du Conseil Aristide Briand voit dans l’organisation de funérailles nationales en hommage à cette grande figure militaire, l’occasion de raffermir une Union sacrée érodée par vingt et un mois de conflit. Bien que le général Gallieni ait été loin de faire l’unanimité dans les rangs du gouvernement, le Conseil des ministres réuni le 27 mai à l’Élysée se range sans hésiter à cette idée. Il exprime le souhait « que les obsèques du général Gallieni [soient] célébrés aux frais de l’État et que sous réserve de l’approbation de la famille, le corps [soit] transporté aux Invalides. » (5)
Mais les premiers contacts avec les enfants du général – le sous-lieutenant Gaétan Gallieni et Amélie Gruss-Gallieni dont l’époux, qui est commandant est rentré précipitamment d’une mission en Italie – mettent d’abord à mal cette ambition. Car leur père a clairement exprimé la volonté de reposer au cimetière de Saint-Raphaël, au côté de son épouse Marthe subitement décédée le 1er août 1914. Au terme des échanges qui se poursuivent le dimanche 28, les deux parties s’entendent finalement pour que le corps soit conduit aux Invalides en vue d’une cérémonie publique suivie d’une inhumation dans le Var. Le jour même le ministre de la Guerre institue un « comité d’organisation des obsèques » pour en régler les modalités. Au même moment, le général Joffre publie depuis son quartier général de Chantilly un ordre du jour par lequel il informe les armées françaises du décès du général Gallieni et fait l’éloge de sa brillante carrière, tout en rappelant ses vertus de chef militaire et son rôle comme ministre de la Guerre (6). Surtout, le généralissime fait connaître à la presse son intention d’aller s’incliner devant sa dépouille, donnant à entendre qu’il n’a pu faire jusque-là en raison de la menace pesant sur Verdun. Même si le peu d’empressement du généralissime tient surtout aux rivalités et aux oppositions qu’il a eues avec le disparu, qui avait tenté, lorsqu’il était à l’hôtel de Brienne de lui faire retirer son commandement, aucun journal, même parmi les plus hostiles au général Gallieni comme l’a été Le Matin des frères Maurice et Philippe Bunau-Varilla (7), ne brise le consensus établi qui se dessine en évoquant ces tensions passées.
Le transfert vers les Invalides
Le lundi 29 mai à 10 heures, répondant à la demande des enfants du général Gallieni, une messe est dite dans la chapelle de l’hôpital auxiliaire n° 17, pour le repos de l’âme du défunt. La direction et les employés de l’établissement, les malades et les blessés pouvant quitter la chambre, ainsi que de nombreuses notabilités versaillaises y assistent. Au même moment à Paris, le « comité d’organisation » tient sa première réunion à l’hôtel de Brienne. En présence de William Martin, directeur du protocole de la présidence de la République, du commandant Georges Moulin, chef du cabinet civil du ministère de la Guerre, d’Adolphe Chanot, directeur de la police municipale de Paris, de représentants de la préfecture de police de Paris et de la préfecture de Seine-et-Oise, ainsi que de plusieurs ministères, il s’accorde avec le commandant Robert Gruss représentant la famille du général, pour faire transférer le soir même la dépouille dans une chapelle ardente spécialement dressée aux Invalides. Ce calendrier doit assurer un temps de recueil aux Parisiens, avant l’hommage national le jeudi matin suivant, puis un départ du cercueil par voie ferrée pour le Var à bord du rapide de nuit. C’est ainsi qu’en fin d’après-midi le lundi 29 mai, la rue Maurepas est bouclée à ses extrémités et qu’une compagnie du 1er régiment du génie et son drapeau y prennent place pour rendre les honneurs.
À 18 heures le ministre de la Guerre, accompagné de son épouse, vient à son tour s’incliner devant la dépouille. Manifestement très ému, le général Roques donne l’accolade au mort. Après que le ministre se soit retiré, le corps est mis en bière dans l’intimité familiale. Outre les deux enfants du général, la sœur Thérèse Martin-Gallieni et son mari sont présents. Le couple, parti très tôt de Saint-Béat, est parvenu à rallier Versailles à temps pour la levée du corps. Ils ont à leur côté quelques intimes du général : son officier d’ordonnance Pierre-Barthélémy Gheusi accompagné de son épouse Adrienne, les colonels Bernard Boucabeille (8) et Monteil (9), les commandants Poirot et Carbonnel, ainsi que le docteur Laval. Le gestionnaire de l’hôpital auxiliaire n° 17 et le commissaire central de Versailles procèdent aux formalités administratives tandis que les employés des pompes funèbres municipales scellent le cercueil de chêne d’une double enveloppe de plomb. Celui-ci est alors recouvert d’un drap lamé d’argent sur lequel sont posés l’uniforme bleu horizon, le képi et les décorations du défunt. Une heure plus tard le cercueil est amené à l’arrière de l’hôpital, au centre de la petite cour ombragée par les grands arbres qui, dans les jardins du château voisins, bordent le bassin de Neptune. En présence de la famille, du préfet Autrand, du maire de Versailles, des généraux Emmanuel de Sailly, commandant militaire de Seine-et-Oise et Gustave Coudret, commandant d’armes de la place de Versailles, d’Henri-Gabriel Guist’hau, chef adjoint de cabinet d’Aristide Briand, du capitaine Jean Guillot, représentant le ministre de la Guerre, du colonel de Mallet, major de garnison, les clairons sonnent Au champ tandis que le cercueil est placé sur un corbillard attelé à deux chevaux. Puis en moins de cinq minutes le cortège est formé. Une voiture portant une immense couronne en fleurs naturelles se positionne en tête. Gaétan Gallieni et Robert Gruss embarquent dans le coupé du fourgon mortuaire.
Derrière celui-ci, suit la propre voiture du général Gallieni à bord de laquelle s’installent sa fille, sa sœur et son beau-frère, en compagnie du docteur Laval et de son épouse. Les représentants des ministères de la Guerre et des Affaires étrangères suivent dans un autre véhicule. Le préfet Autrand et le commissaire de police de Versailles ouvrent la route au convoi en voiture automobile. Celle-ci donne le signal du départ en franchissant le portail ouvrant sur le cours de la Reine, tout le long duquel une foule considérable s’est massée. Elle emprunte ensuite le boulevard de la République, passe par la porte de Montreuil, Chaville et Sèvres. Au pont qui enjambe la Seine et qui marque la limite entre le département de Seine-et-Oise et celui de la Seine, le véhicule préfectoral fait demi-tour, laissant le cortège poursuivre son chemin par Billancourt et atteindre les Invalides à 20 h 50. La nuit enveloppe la capitale et l’esplanade ne compte plus que quelques promeneurs attardés. Car en raison de la décision tardive du « comité d’organisation » de transférer le jour même la dépouille du général Gallieni de Versailles à Paris, les journaux du soir n’ont pas eu le temps d’en faire l’annonce. Les grilles de l’hôtel ayant été préalablement ouvertes, le convoi s’engouffre dans la cour d’honneur, où un piquet de soldats du 237e territorial (10) présente les armes la baïonnette au canon. Le général Gustave Niox, gouverneur de l’institution et Émile Laurent, préfet de police de Paris accompagnent la bière jusqu’à la crypte de la dernière chapelle latérale de droite de l’église Saint-Louis, où reposent les maréchaux de France et les gouverneurs des Invalides (11). Simplement posée sur deux tréteaux et recouverte d’un drap tricolore orné des décorations et du képi, elle est veillée par quatre officiers, en attendant qu’un catafalque dressé dans le vestibule de l’église soit achevé.
Des obsèques nationales
Les travaux, conduits sous la direction d’Ernest Dumonthier, administrateur général du garde-meuble national, ont débuté le lundi à l’aube et se poursuivent toute la matinée du mardi 30 mai. L’aménagement, ouvert vers la cour d’honneur, est situé à l’aplomb de la statue de l’Empereur Napoléon Ier. Bien renseigné, le journal Le Gaulois en fait une description détaillée à ses lecteurs : « Le porche sera entièrement tendu de draperies noires avec ornements et franges d’argent. Sur les draperies alterneront des cartouches aux lettres R.F. et G., au-dessus desquels des drapeaux aux couleurs françaises se déploieront en éventail. Au centre, posé sur une plate-forme élevée de trois gradins, sera le catafalque qui portera la bière recouverte d’un poêle tricolore avec l’uniforme et le képi du général. Autour, quatre lampadaires et dix-huit candélabres compléteront la décoration très simple de la chapelle ardente. Au-dessus du catafalque, des drapeaux conquis par les troupes françaises au Soudan, en Indo-Chine et à Madagascar rappelleront la brillante et glorieuse carrière du général Gallieni. » (12) Pendant que les ouvriers s’affairent, deux sentinelles en armes montent la garde à l’entrée de l’église Saint-Louis qui n’est accessible qu'aux membres de la famille, aux membres du gouvernement, aux parlementaires, aux officiers de haut rang et à quelques amis intimes qui souhaitent saluer la dépouille. Ce n’est qu’à 13h30, en présence de la famille du général que le cercueil est installé sur le plan légèrement incliné du catafalque. Quatre officiers en grand uniforme, sabre en main, se relaient en permanence autour de la bière, tandis que deux soldats en tenue bleu horizon et casqués, sont postés en avant des colonnes. De part et d’autre des gradins, deux montagnes de couronnes de fleurs s’amoncellent, dont une déposée par ses camarades saint-cyriens de la promotion de « Suez », à laquelle appartenait le général Gallieni.
Cet hommage collectif n’empêche pas les manifestations individuelles d’amitié d’autres « petits co’ de promo », ainsi que le montre un autre ruban : « Le général Dubail à son regretté camarade. » (13) À partir de 14 heures et jusqu’à 18 heures, horaire de fermeture des grilles, les Parisiens sont autorisés à défiler devant le cercueil. La foule patiente en une longue file qui s’étire depuis l’Esplanade des Invalides jusqu’aux portes de l’église. Accédant dans la cour d’honneur où sont exposés des canons et des avions pris à l’ennemi, elle est canalisée vers la droite, entre les arcades et une rangée de barrières, puis ressort par la gauche après s’être brièvement recueillie devant le catafalque. Toujours le mardi 30 mai, le ministre de la Guerre se rend à la Chambre des députés. Après avoir souligné les états de service du général Gallieni, il fait savoir que « le gouvernement, certain de traduire en cela les sentiments unanimes du Parlement et du pays, demande de rendre le plus bel hommage à la mémoire du général Gallieni en décidant que lui seront faites des funérailles aux frais de l'État. » (14) Il appelle pour cela la discussion immédiate d’un projet de loi tendant à lui assurer des obsèques nationales et ouvrant à cet effet un crédit de 20 000 francs. Entendant les vœux du gouvernement et après que Louis-Lucien Klotz ait approuvé cette initiative au nom de la commission du budget, celle du règlement adopte le projet de résolution, laquelle détermine la procédure du comité secret avant ratification par les groupes le lendemain. C’est également le 30 mai que le général Dubail est désigné pour commander les troupes chargées de rendre les honneurs militaires. En prévision de l’affluence qui s’annonce, cette autorité fait connaître par voie de communiqué que « les délégations qui désireront assister aux funérailles nationales du général Gallieni devront être réunies sur la terrasse du jardin de l’hôtel des Invalides le jeudi 1er juin avant 13h30. Les grilles des Invalides seront fermées au public à 13 heures. » De son côté, Adrien Mithouard lance par affichage public et voie de presse, un vibrant appel à la population de la capitale : « Habitants de Paris, le gouvernement a décidé que des obsèques nationales seraient faites au général Gallieni, les Parisiens n'ont oublié ni la proclamation qui exalta tous les cœurs, ni les mesures prises pour organiser la résistance de la capitale, et les combats de l'Ourcq, prélude de la victoire de la Marne.
Toute la population voudra s'associer à l'hommage qui va être rendu par la France à ce grand chef. Je suis l'interprète du Conseil municipal en vous demandant à tous de vous trouver jeudi sur le passage du cortège pour honorer la mémoire et saluer la dépouille du défenseur de Paris. » (15) L’ambition d’Alexandre Millerand de transformer ces funérailles en un grand moment de ferveur nationale et patriotique fait l’unanimité dans le pays. Dans Le Figaro du 30 mai, l’académicien Alfred Capus assure que « le gouvernement aura bien agi en donnant à la population parisienne une solennelle occasion de communier dans une pensée guerrière autour du cercueil de Gallieni. » D’ailleurs les décisions ou les sollicitations émanant des corps intermédiaires, annonçant ou réclamant d’y être associés, se multiplient.
C’est ainsi que, toujours le mardi 30 mai, à l’occasion de sa séance hebdomadaire, le Conseil de l’ordre des avocats à la Cour d’appel de Paris adopte sous la présidence du bâtonnier Henri Robert, un arrêté qui prévoit de déroger, de manière tout à fait exceptionnelle, à ses règles de fonctionnement (16). En effet, il décide qu’il « se rendra en corps et robe, le 1er juin, à la cérémonie funèbre aux Invalides. »
Le même jour, les représentants des chauffeurs de taxi-auto de Paris émettent également par voie de presse (17), le souhait « d’être admis, en délégation […] [à] la place qui leur serait assignée dans le cortège. » (18) Le 31 mai, veille de la cérémonie, cette demande est relayée et appuyée avec enthousiasme par le journal L’Auto qui, en première page, sous le titre « Les glorieuses autos de la Marne aux obsèques de Gallieni », suggère pour la circonstance de « voiler de crêpe les lanternes de ces voitures et même peut-être les employer à recevoir quelques-unes des nombreuses couronnes. » (19)
Soit qu’elles n’entendent pas se faire forcer la main par l’entreprenant Henri Desgrange, directeur du journal (20), ou parce qu’elles craignent que la présence des taxis parmi les troupes ait un caractère trop théâtral – un autre quotidien très populaire ayant même affirmé dans ses colonnes que « ces autos […] portent encore les traces des balles reçues au cours de cette randonnée » (21) – les autorités ne donnent finalement pas leur accord. Le même jour, c’est la Ligue des Patriotes qui déclare dans Le Figaro qu’elle « participera aux funérailles du général Gallieni » et invite ses membres à se réunir « à une heure précise, avenue de La Tour-Maubourg, près du métro. » (22) Le général ayant combattu en 1870-71, la Société des vétérans des armées de terre et de mer de la guerre franco-prussienne fait déposer une palme sur le cercueil et annonce à son tour sa participation aux obsèques. Peu après, la Fédération nationale des anciens militaires blessés, gratifiés et réformés n° 1 fait de même.
Une avalanche d'hommages
Le mercredi 31 mai les hommages se poursuivent, minutieusement orchestrés. Le matin, à 9h30, alors que le cercueil est toujours dans la chambre ardente, une délégation de soldats de la Grande Île vient rappeler l’œuvre colonisatrice du défunt en déposant une couronne de fleurs sur laquelle est inscrit : « Au général Gallieni, ses enfants malgaches reconnaissants. » À 10 heures, ce sont les membres du gouvernement qui arrivent aux Invalides. À l’issue de cet hommage, et tandis que la bière est à nouveau replacée sur le catafalque pour être rendue visible du public, Alexandre Ribot, ministre des Finances, se présente au Sénat. Il y « dépose, le projet de loi, adopté par la Chambre des députés, portant ouverture d'un crédit additionnel aux crédits provisoires de l'exercice 1916, pour la célébration, aux frais de l'État, des funérailles du général Gallieni. » (23)
La lecture de l’exposé des motifs achevée, le ministre demande la déclaration d'urgence qui est aussitôt adoptée par la Chambre haute. Le projet de loi est alors renvoyé à la commission des finances, dont le rapporteur, Émile Aimond, se veut volontairement bref, estimant « que, pour une question comme celle-là, alors qu'il s'agit des obsèques nationales du glorieux soldat que nous acclamions tout récemment encore à cette tribune, les rapports les plus courts sont les meilleurs. » (24) Antonin Dubost, président de séance, ordonne aussitôt la discussion. Au terme de très brefs échanges, « l'article unique est adopté au scrutin public, à l'unanimité de 244 votants. » (25) Le même jour, le bureau du conseil municipal de Paris demande au préfet de la Seine qu’une délégation des enfants des écoles de la ville soit admise dans le cortège. Il lui propose également très officiellement que le nom du général Gallieni soit donné à une rue de Paris. Toujours dans la matinée, le Conseil des ministres réuni à l’Élysée arrête l’heure de la cérémonie du lendemain et l’itinéraire du cortège funéraire devant relier les Invalides à la gare de Lyon. Signe de l’importance qui lui est accordée au parcours dans la mise en scène des obsèques, avec pour but que le plus grand nombre de Parisiens puisse être témoin de cette manifestation patriotique, le parcours retenu s’avère – du moins dans sa première partie – finalement différent de celui que Le Petit Journal décrit dans ses colonnes le même jour (26). En effet, un tracé un peu plus long, passant par le boulevard Saint-Germain – et notamment devant le n° 231 où siège l’état-major de l’armée – puis l’île de la Cité lui est préféré, en lieu et place du pont Alexandre III, des Champs-Élysées et la rue de Rivoli, qui débouche directement sur l’Hôtel-de-Ville où un arrêt et un défilé militaire devant le cercueil sont prévus.
Pendant ce temps aux Invalides, les éloges funèbres continuent à se succéder. Alexandre Protopopoff, vice-président de la Douma alors en voyage en France, vient à 11h30 déposer une couronne de fleurs rehaussée d’un ruban où est inscrit : « Les Chambres législatives russes, hommage d’admiration à un grand capitaine français. » (27) La presse, qui tient un état détaillé des marques de reconnaissance, souligne que même le Prytanée militaire a apporté la sienne « à son illustre ancien. » (28) Dans l’après-midi, ce sont les représentants du conseil municipal de Paris qui déposent des palmes et des couronnes, en exécution d’une délibération prise trois jours plus tôt. Au soir du mercredi 31 mai, comme la veille à 18 heures, et même si de nombreux Parisiens n’ont pas encore pu accéder au catafalque, les Invalides ferment leurs portes pour la dernière veillée mortuaire. Le grand hebdomadaire L’Illustration qui, en paraissant le samedi ne peut couvrir l’événement qu’après le déroulement des obsèques, choisit quelques jours plus tard comme page de couverture, une représentation picturale de ce moment à huis clos. Signée du talentueux Josep Simont i Guillén, elle a pour titre : « Le Cercueil du général Gallieni aux Invalides, la veillée dans la chapelle. » (29) Et tandis que celle-ci vient à peine de débuter dans la crypte des maréchaux, en prévision des funérailles nationales attendues le lendemain les ouvriers s’affairent à démonter le catafalque et à transformer le péristyle de l’église Saint-Louis en salon d’accueil pour les plus hautes autorités de l’État. Au même moment, Edmond Du Mesnil qui boucle l’édition du Rappel à paraître le 1er juin, proclame dans la rubrique « La politique » – attestant que ces obsèques sont bien un instrument au service de la République en guerre – qu’en ce jour qui s’annonce, « ce n’est pas simplement Paris qui accompagnera le cortège de l’ancien ministre et de l’ancien gouverneur, c’est la France toute entière qui lui fera escorte […]. La Nation prouvera ainsi, par la communion de sa gratitude, qu’elle n’oublie pas les grands serviteurs… » (30)
(À Suivre…)
(1) L’établissement est également connu des Versaillais sous le nom de clinique des Dames franciscaines.
(2) Le samedi 27, la deuxième édition du journal Le Matin cite un communiqué paru la veille à 15 heures, faisant état que « les médecins qui soignent l’ancien ministre de la Guerre concevaient les plus sérieuses inquiétudes. »
(3) “Gallieni”, L’Intransigeant, n° 13101, samedi 27 mai 1916, p. 1.
(4) Raymond Poincaré, Au service de la France, neuf années de souvenirs, Paris, Plon, 1931, tome 8, pp. 243 à 247.
(5) “Conseil des ministres”, L’Intransigeant, op. cit.
(6) Le Matin, n° 11784, 2e édition, vendredi 2 juin 1916, p. 2.
(7) Raymond Poincaré, Au service de la France : neuf années de souvenirs, Paris, Plon, 1931, tome 8, p. 112.
(8) Il avait été chef de cabinet militaire du général au ministère de la Guerre.
(9) Il est attaché à la place de Paris.
(10) Le 237e régiment territorial d’infanterie qui juste avant à combattu à Verdun, est dissous quelques jours plus tard.
(11) La Croix n° 10194, mercredi 31 mai 1916, p. 2.
(12) Le Gaulois n° 14106, mardi 30 mai 1916, p. 1.
(13) Le Matin n° 11783, 2e édition, jeudi 1er juin 1916, p. 2.
(14) Journal officiel de la République française, débats parlementaires, séance du 30 mai 1916, p. 1253.
(15) La Croix n° 10195, jeudi 1er et vendredi 2 juin 1916, p. 2.(16) Le Figaro, jeudi 31 mai 1916, p. 2.
(17) Le populaire journal quotidien Le Gaulois reproduit une lettre de la corporation.
(18) Le Figaro, jeudi 31 mai 1916, op. cit.
(19) L’Auto, quotidien, n° 5609, 31 mai 1916, p. 1.
(20) Dans l’édition du lendemain, c’est-à-dire le jour des obsèques du général Gallieni, le journal déclare avoir multiplié les démarches toute la journée du 31, « au ministère de la Guerre, au gouvernement militaire de Paris à la Place, etc. », mais n’avoir pas reçu de réponse. L’Auto n° 5010, 1er juin 1916, p. 1.
(21) Le Matin, n° 11783, op. cit.
(22) Le Figaro, mercredi 30 mai 1916, p. 3.
(23) Journal officiel de la République française, débats parlementaires, 31 mai 1916, p. 4840.
(24) Impressions : projets, propositions, rapports, rapport n° 215, annexe au procès-verbal de la séance du 30 mai 1916, p. 2.
(25) JORF, dp, op. cit., p. 4840.
(26) Le Petit Journal, mercredi 31 mai 1916, p. 3. Selon ce quotidien, le cortège doit emprunter le pont Alexandre III et descendre la rue de Rivoli jusqu’à l’Hôtel-de-Ville.
(27) La Croix, n° 10195, op. cit., p. 2.
(28) Le Rappel n° 16608, jeudi 1er juin 1916, p. 1.
(29) L’Illustration, n° 3822, 3 juin 1916, p. 505.
(30) Le Rappel n° 16608, jeudi 1er juin 1916, p. 1.
Une difficile entrée en politique
Si dès l’annonce de sa disparition, le consensus se fit autour de la mémoire du général Gallieni, ce dernier s’était néanmoins créé de solides inimitiés au cours des quelques mois qu’il passa à l’hôtel de Brienne, tant par son tempérament que par la conception qu’il avait de ses nouvelles fonctions. Dans ses mémoires, le président Raymond Poincaré rapporte que Charles de Freyssinet, Étienne Clémentel, Albert Thomas, Joseph Thierry, Alexandre Ribot, Léon Bourgeois, Justin Godart et Louis Malvy, membres du cabinet d’Aristide Briand, furent en conflit plus ou moins ouvert avec le ministre la Guerre ou exprimèrent des réserves à son égard. Le président du Conseil connut également des différends, allant jusqu’à manifester son irritation en présence du chef de l’État par des mots cruels en lien avec la maladie dont souffrait le général Gallieni – « C’est une vessie que nous avons prise pour une lanterne » ou « Veni, vidi, vessie. » Raymond Poincaré qui lui aussi fut parfois en désaccord ou s’agaça de comportements, salue malgré tout les qualités intellectuelles et morales d’un « grand général », imputant surtout à l’état de santé extrêmement dégradé certaines des difficultés que Joseph Gallieni rencontra pour s’acquitter de sa tâche ultime.
Source : Raymond Poincaré, Au service de la France : neuf années de souvenirs, Paris, Plon, 1931, tomes 7 et 8.
Journal officiel de la République Française, vendredi 2 et samedi 3 juin 1916, p. 4886.
Loi portant ouverture d'un crédit additionnel aux crédits provisoires pour la célébration, aux frais de l'État, des funérailles de M. le général Gallieni, ancien ministre de la Guerre.
Le Sénat et la Chambre des députés ont adopté,
Le Président de la République promulgue la loi dont la teneur suit :
Article unique. – Il est ouvert, en addition aux crédits provisoires alloués par les lois des 29 décembre 1915 et 30 mars 1916, un crédit s'élevant à la somme de vingt mille francs (20.000 francs).
Ce crédit sera inscrit à un chapitre spécial du budget du ministère de la Guerre, 1re section, portant le n° 3 ter, et ainsi libellé :« Funérailles de M. le général Gallieni, ancien ministre de la Guerre. »
La présente loi, délibérée et adoptée par le Sénat et par la Chambre des députés, sera exécutée comme loi de l'État.
Fait à Paris, le 31 mai 1916.
R. Poincaré.
Par le Président de la République :
Le ministre de la guerre,
P. Roques.
Le ministre des finances,
A. Ribot.
ENCADRÉ 3
Arrêté du conseil de l’Ordre des avocats à la Cour d’appel de Paris en date du mardi 30 mai 1916
« Le Conseil,
Considérant que les obsèques de monsieur le général Gallieni seront célébrées le 1er juin 1916 ;
Considérant que les lois et règlements n’appellent pas à cette cérémonie l’Ordre des avocats ;
Que, d’autre part, la tradition de l’Ordre est de ne se faire représenter qu’aux obsèques de ses membres ;
Mais considérant que, dans les circonstances que le pays traverse, la mort du soldat qui fut, à une heure tragique, le gouverneur de Paris et incarna la défense de la Ville, crée au Conseil le devoir de déroger spontanément et par exception à une règle qu’il entend maintenir comme protectrice de l’indépendance de l’Ordre.
Par ces motifs.
Arrête :
article unique. – Le Conseil se rendra en corps et en robe, le 1er juin, à la cérémonie funèbre des Invalides. »
ENCADRÉ 4
Lettre publique des chauffeurs de taxi-autos de Paris du 30 mai 1916 au directeur du journal Le Gaulois
« Monsieur le directeur,0
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