Orleans
- Rose Hareux
- Jul 10, 2024
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Lorsque débute la Première Guerre mondiale, l'agglomération orléanaise compte près de 72 000 habitants. Située à une centaine de kilomètres de la capitale par voie ferrée, la ville comprend un réseau industriel dense et prospère qui sera fortement sollicité pour participer à l'effort de guerre.
Comme dans la plupart des régions industrialisées non occupées et situées loin du front, les entreprises d'Orléans et plus généralement du Loiret sont rapidement mises à contribution. Comme partout ailleurs sur le territoire, le départ des ouvriers et des employés pour le front, ainsi que les problèmes de transport ou encore de pénuries récurrentes de matières premières ralentissent et perturbent la continuité de la production. Ville de tradition militaire, Orléans est également un point de passage et de cantonnement obligé pour les troupes françaises, mais aussi alliées, tandis que des camps de prisonniers allemands voient le jour et grandissent en même temps que la guerre se poursuit.
Une ville transformée
Dès la déclaration de guerre, les régiments casernés à Orléans, dont le 131e Régiment d'Infanterie, cher à la population locale, ont quitté la ville pour monter au front. Il ne faut pas une semaine pour voir arriver en retour les premiers réfugiés qui affluent du nord et du nord-est de la France, fuyant les combats et les destructions. Dès le 10 août, on signale en effet le passage de 3 000 civils provenant de Toul, Épinal et Nancy, tandis que les premiers rescapés de la bataille de Charleroi s'installent sur le mail Saint-Euverte en centre ville. Les jours suivants, des soldats épuisés et blessés sont accueillis dans des bâtiments publics qui servent d'hôpitaux militaires provisoires. De nombreux lieux sont ainsi réquisitionnés dans toute la ville, tels que les deux Écoles normales d'instituteurs, les deux lycées, les écoles primaires, le Grand séminaire, les institutions et cours privés, ainsi que l'Orphelinat de la rue de Lahire.
Certes, Orléans est loin du front, mais toute la région est cependant placée dans la zone des armées sous autorité militaire dès le 4 septembre 1914. Avec l'afflux massif de plusieurs milliers de civils et de militaires qui transitent par la capitale ligérienne, la ville change de visage radicalement et pour longtemps. Les différents mouvements de troupes et de populations mettent la ville dans un état d'alerte permanent. Les deux gares, celle du centre ville et celle des Aubrais dans la banlieue nord, deviennent de véritables plaques tournantes pour les troupes en partance pour le front. La police municipale est chargée d'établir des rapports détaillés, avec pour chaque convoi, le nombre de soldats, leur nationalité ainsi que leur provenance. Pour les blessés dirigés vers les hôpitaux temporaires de l'agglomération, ils doivent renseigner des dossiers comprenant la nature de leurs blessures et l'endroit d'où ils ont été évacués.
La population augmente
Des troupes d'origines diverses transitent par Orléans : des Russes, des Tchèques, des Serbes, des Coloniaux marocains et sénégalais, ainsi que des Américains à partir de 1917. La présence des Anglais et des soldats des armées de l'Empire britannique est importante, jusqu'à 90 000 hommes en 1915, avec notamment les régiments écossais et les impressionnants Lanciers du Bengale coiffés de leurs turbans qui sont cantonnés au "Camp des Indiens" à Olivet au sud de la ville.
Au point qu'il est bientôt nécessaire d'imprimer des manuels de vocabulaire bilingue pour les échanges avec les habitants. Par ailleurs, les prisonniers allemands et austro-hongrois sont eux aussi de plus en plus nombreux dans l'agglomération orléanaise. Des convois de 1 000 prisonniers venus d'autres camps où directement du front où ils ont été capturés débarquent de nuit à la gare, ce qui nécessite un important service d'ordre afin d'éviter les émeutes. Ils se rendent ensuite à pied vers le champ de manœuvres des Groues, au nord-ouest de la ville, qui a été transformé en camp de détention. Ils seront ensuite employés dans des corvées de manutention, prolongement du canal d'Orléans ou encore de moissons. Pour certains réfugiés civils, parmi lesquels se trouvent beaucoup de Belges, Orléans est la fin du voyage et ils choisissent de s'installer en ville, ce qui ne va pas sans poser de problèmes avec la population locale. Ainsi le journal Le Républicain orléanais écrit-il dans ses pages en date du 2 décembre 1914 : « La population orléanaise sait-elle que pas moins d’un millier d’émigrés vivent dans ses murs depuis plus de trois mois ?» En avril 1918, ce même quotidien estime que la population de l'agglomération orléanaise dépasse les 100 000 habitants...
La vie s'organise difficilement
Orléans sera l'une des villes françaises ayant accueilli le plus grand nombre de réfugiés au cours de la Grande Guerre. La plupart d'entre eux proviennent des dix départements occupés sur la ligne du front, mais aussi beaucoup de Belgique. On trouve également des Parisiens ayant fui au moment de la bataille de la Marne de 1914, lorsque les troupes allemandes se rapprochaient dangereusement de la capitale. Beaucoup de ces personnes déplacées, que l'on appelle aussi parfois des émigrés, sont totalement démunis, ayant souvent perdu le peu de bagages et de biens qu'ils avaient réussi à emmener en urgence. L'Aide et l'Assistance aux Réfugiés d'Orléans est gérée par la municipalité comme l'exige le décret du ministère de l'Intérieur du 1er décembre 1914.
La Croix Rouge et des œuvres caritatives apportent également leur soutien en organisant des tombolas et des fêtes de quartier qui permettent de distribuer des vêtements, des vivres et un peu d'argent. Des comités se créent, comme celui des "Réfugiés ardennais", tandis que la presse locale fait régulièrement des appels aux dons et publie des messages permettant aux familles de retrouver un de leurs membres. Malgré tout, les conditions de ces réfugiés restent très éprouvantes et la population locale a la fâcheuse tendance à les considérer comme des touristes... De plus, il devient rapidement difficile de se loger, particulièrement à partir de 1917 quand commence à affluer une main-d'œuvre étrangère venue travailler dans les usines d'armement. Au point qu'il faut recourir à des réquisitions, ce qui crée des tensions supplémentaires, voire de l'hostilité de la part des Orléanais d'origine. Enfin, cette population particulière se voit privée partiellement de liberté quand un arrêté préfectoral leur interdit de s'éloigner de plus de dix kilomètres de chez eux sans un sauf-conduit.
L'industrie locale mobilisée
De 1914 à 1918, l'économie du Loiret en général et de l'Orléanais en particulier change de visage en se mettant entièrement au service de l'effort de guerre.
Dès le début du conflit, on assiste au repli d'entreprises stratégiques comme les Forges ardennaises Gailly qui s'installent à Meung-sur-Loire. Les domaines d'activité qui existent dans la région sont variés : les boutons d'uniformes fabriqués par la manufacture Bapterosses à Briare, les masques à gaz et les bandages de roues pour l'artillerie dans l'usine de caoutchouc Hutchinson à Châlette-sur-Loing, le carton goudronné pour les abris des poilus par la compagnie des Asphaltes, également à Châlette. Les nombreuses entreprises et industries implantées à Orléans vont ainsi consacrer l'essentiel de leurs activités à l'armée et vivre des commandes des subsistances militaires pendant quatre années. L'activité de l'agglomération orléanaise touche plusieurs secteurs comme la fabrique de tissus et la confection chez Rime-Renard et Ponroy-Pesle. Les deux usines installées à l'entrée du Faubourg Madeleine emploient 1 200 ouvriers qui produisent mensuellement 14 000 couvertures, 31 km de drap bleu horizon et jusqu'à 15 km de flanelle. Par ailleurs, en 1918, on compte jusqu'à 5 000 travailleuses orléanaises à domicile qui s'occupent de la réparation des effets militaires. Les entreprises locales peuvent fournir tout ce qui sert à équiper et nourrir les soldats comme le tannage des cuirs chez Chicoineau ou encore la fabrique de conserves chez Maingourd et Gravier.
Durant la période de guerre, la Manufacture des Tabacs d'Orléans fabriquera quant à elle 2 000 tonnes de scaferlati (tabac à rouler), 220 millions de cigarettes et 30 millions de cigares par an. La production de munitions et d'armement est un domaine réservé à des industries pouvant s'adapter à ce secteur sensible. C'est le cas de la Compagnie Générale d'Électricité qui, à la demande du ministre de l'Armement, Albert Thomas, monte en 1917 une usine de 54 hectares à Saint-Jean-de-Braye où seront fabriqués entre autres, les grenades et obus V.B. (Vivien-Bessières), mais aussi des moteurs et des hélices d'avions. La C.G.E. emploiera jusqu'à 3 000 personnes parmi lesquelles des travailleurs étrangers, espagnols, russes et indochinois. La main-d'œuvre chinoise sera assez importante à Orléans, avec plus de 650 travailleurs recensés fin 1917. Ces derniers, qui sont affectés aux abattoirs de la ville, dans les tanneries et dans les entrepôts militaires de la rue des Murlins, restent cantonnés à la caserne Coligny. La cohabitation avec la population orléanaise ne sera pas des meilleures, car les bagarres entre bandes rivales de cette communauté ou avec des militaires sont fréquentes. Et puis les nombreux ouvriers au chômage éprouvent logiquement de la rancœur à leur égard.
De l'automobile aux obus
L'entreprise Delaugère et Clayette constitue un exemple remarquable de la reconversion d'un outil industriel vers l'armement.
Créée en 1864, elle s'installe en 1904 dans de vastes locaux modernes de 22 000 m2 situés 16, rue du Faubourg Madeleine dans les quartiers ouest de la ville. En 1913, Delaugère et Clayette emploie 350 ouvriers qui produisent une quinzaine de voitures haut de gamme par mois. Lorsque la guerre éclate, l'entreprise développe plusieurs types de camions et d'utilitaires pour l'armée qui seront construits à raison de 15 exemplaires par mois. Étant équipée de tours à métaux et de machines à emboutir, elle est rapidement mise à contribution pour épauler les usines d'armement dans la fabrication des obus destinés au fameux canon de 75 qui équipe largement l'artillerie française. Les ateliers Delaugère d'Orléans, codifiés GQ dans les registres des fournisseurs du ministère de la Guerre, sont d'abord sous-traitants des Chantiers et Ateliers de la Gironde en 1914, puis de la Société de fonderie Schneider au Creusot à partir de 1915. L'usine est approvisionnée en ébauches d'obus bi-bloc et en ogives d'acier monobloc, puis les différents éléments sont finis et assemblés en réalisant un pas de vis permettant de les solidariser. Certains éléments sont fabriqués par des entreprises de la région, comme l'usine de boulonnerie Labbé à Romorantin. La production d'obus explosifs est de 1 200 unités par semaine en 1914, mais elle passe à 2 000 lorsque le conflit commence à durer.
De nombreuses garnisons
La région d'Orléans ayant été durement touchée durant la Guerre de 1870, le gouvernement décide de renforcer le rôle militaire de la ville. Dès 1874, le Quartier général du 5e Corps d'Armée s'y installe et en 1914 son autorité s'étend sur la Seine-et-Marne, la Seine, une partie de la Seine-et-Oise, l'Yonne, le Loir-et-Cher et bien sûr le Loiret. Avant la fin du XIXe siècle, plusieurs casernements sont construits : les quartiers Duportail, Dunois et de Châtillon, l’École d’artillerie à la Motte-Sanguin sur les quais de Loire, et la caserne Coligny au Faubourg Bannier. À cela, s'ajoutent les champs de manœuvres tels que ceux de l'Île Arrault près du camp des Tourelles ou celui des Groues. Quelques mois avant le conflit, le 4e bataillon de Chasseurs cyclistes et le 8e Régiment de Chasseurs à cheval s'installent en centre ville, respectivement dans les quartiers Louis-Rossat et Sonis situé boulevard de Châteaudun. En 1914, Orléans est déjà depuis longtemps le lieu de cantonnement du 30e Régiment d'artillerie et du 131e Régiment d'Infanterie. Celui-ci est particulièrement cher au cœur des Orléanais, au point que lorsqu'il sera engagé en Argonne en 1915 et dans la Somme en 1916, le journal Le Républicain orléanais, lui consacrera quotidiennement une rubrique. Dans le même ordre d'idée, le défilé de la victoire d'Orléans n'aura pas lieu le 14 juillet 1919 comme à Paris, mais le 3 août suivant, à l'occasion du retour du 131e R.I. dans son cantonnement de la caserne Coligny, la ville voulant lui rendre un hommage particulier. Pendant la guerre, Orléans est devenu un important centre militaire de l'arrière et en 1916, un bâtiment destiné à abriter les services d'intendance du Génie et de la Santé est construit sur le terrain d'une ancienne caserne de cavalerie, Place de l'Étape à deux pas de la Cathédrale.
Deux figures orléanaises au front
Né à Orléans le 7 janvier 1873, l'écrivain et poète Charles Péguy a réalisé son service militaire au sein du 131e Régiment d'Infanterie en 1892. En août 1914, il prend le commandement, en tant que lieutenant de réserve, d'une section du 276e Régiment d'Infanterie de ligne. Le 5 septembre suivant, il est tué à Villeroy-sur-Marne, durant la bataille de l'Ourcq. Sa mère habitant toujours Faubourg Bourgogne à l'est de la ville, une messe est célébrée en sa mémoire le 10 octobre à l'église Saint-Aignan, en présence d'une foule considérable et de nombreux officiels dont le maire de la ville, Fernand Rabier. L'un de ses contemporains, le romancier Maurice Genevoix, qui sera plus tard Prix Goncourt et membre de l'Académie française, a passé lui aussi son enfance à Orléans. Né le 29 novembre 1890, il a fait ses études au prestigieux Lycée Pothier avant d'intégrer l'École Normale Supérieure à Paris. Le 2 août 1914, il est mobilisé comme sous-lieutenant dans le 106e Régiment d'Infanterie et est grièvement blessé dans les Éparges le 25 avril 1915, à la suite de quoi il est réformé, ayant perdu l'usage de son bras gauche.
Les grèves de 1917
À Orléans comme dans tout le pays, les femmes ont remplacé leurs maris partis à la guerre. Cette main-d'œuvre féminine est sous-payée et en 1917 des mouvements de revendication sont lancés afin d'améliorer leur conditions. Tout débute le 5 juin avec la grève des couturières de l'usine Rime-Renard qui produit des couvertures pour l'armée, suivie le lendemain par celles des "munitionnettes" de l'annexe de l'usine des obus et grenades V. B. située au 65, rue des Beaumonts. Le 7, c'est au tour des ouvrières de chez Delaugère et Clayette à se révolter, ainsi que les cheminotes et les employées de la Manufacture des Tabacs. Elles défilent dans les rues d'Orléans pour réclamer des repos supplémentaires, une augmentation de salaire et des indemnités de « vie chère ». Les autorités s'inquiètent de la situation, comme en témoignent les rapports du Bureau de Sûreté Générale du Commissariat central de Police envoyés régulièrement au député-maire de la ville. Les ouvrières grévistes auront finalement gain de cause et obtiendront une augmentation de 5 centimes de l'heure pour un salaire de 5 francs par jour.
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