Ottawa
- Rose Hareux
- Jul 9, 2024
- 16 min read
En 2017, le Canada fêtait le 150e anniversaire de la Confédération. Cette date fondatrice coïncidait avec le centenaire de la bataille de Vimy (1). Ce fut l’occasion pour le pays de se plonger dans son histoire. Dans la capitale fédérale, Ottawa, dont l’espace public est marqué par la forte présence de sculptures rappelant les grands hommes et les valeurs de la Nation, le récent Musée Canadien de la Guerre participe à l’affirmation de l’identité canadienne. Le musée explore ce qui fait le pays à travers les périodes clefs de son histoire et la Grande Guerre est présentée comme un moment déterminant. Profitant de l’expertise canadienne dans le domaine de la médiation pour engager pleinement les visiteurs dans leur expérience muséale, il développe une scénographie et des manières variées pour construire un sentiment d’appartenance et des valeurs communes à tous les visiteurs canadiens. Le musée, haut lieu du Souvenir national, complète ainsi le paysage commémoratif et s’articule avec les monuments qui l’entourent.
Dans les années 1990, les Anciens Combattants canadiens font pression pour que leur histoire, principalement celle de la Seconde Guerre mondiale, soit transmise grâce à un grand musée. Ces efforts débouchent sur l'ouverture du Musée Canadien de la Guerre (MCG) le 8 mai 2005, lors du 60e anniversaire de la capitulation nazie.Inauguré officiellement par Paul Martin, Premier ministre canadien, il s'agit d'une institution de grande taille : le gouvernement fédéral y a consacré 140 millions de dollars canadiens pour viabiliser le site et réaliser le bâtiment. S'ajoutent 18 millions de mécénat, le plus grand financement collaboratif du Canada à ce jour. Cette somme couvre la muséographie. Parmi les différents mécènes, il faut noter la place spécifique de la Légion royale canadienne qui a contribué à hauteur de 2 millions et qui dispose de son espace, au centre géographiquement et intellectuellement du parcours permanent : le Salon d'honneur de la Légion royale canadienne retrace les différentes formes du souvenir au Canada. Cet espace offre une analyse des monuments publics et des reliques privées, des formes de reconnaissances (commémorations, associations, médailles, diplômes, noms de rues…), des productions artistiques et des initiatives de leur réception jusqu'à nos jours. Par exemple, on rappelle que le port du deuil fut temporairement rejeté par le gouvernement en 1914 par crainte qu’il ne décourage d’éventuels volontaires. Dans ce musée, le Souvenir est au cœur de l’Histoire et un sobre hall mémorial offre un lieu de recueillement immédiatement à l’entrée.
Les architectes (Moriyama & Teshima. Architectes & Griffiths Rankin Cook Architects) insistent sur l'idée de régénération. Celle-ci évoque à la fois l'impact de la guerre et la capacité de la nature à se remettre des dévastations humaines. La régénération se veut « une quête de la Paix et d'espoir pour toute l'humanité ». Un troisième hall, celui de la Régénération, consacré au monument de Vimy (2) créé ainsi un lien visuel direct vers le Parlement fédéral et sa Tour de la Paix (3). Les combats mythifiés de 1917 s’articulent ainsi avec les enjeux actuels. Mais l'horreur de la guerre n'est pas gommée : la disposition et la taille des fenêtres forment les lettres « SOS » en code morse.
Parcours
Le parcours est divisé en 4 grands chapitres chronologiques. Ces espaces d'expériences sont conçus pour permettre à chaque visiteur d'organiser sa visite en sélectionnant ce qui l’intéresse le plus :
- Champs de bataille. La guerre au pays couvre la guerre de ses débuts sur le sol canadien (5000 avant J.-C.) à 1885. Les affrontements en 1759 sur les plaines d'Abraham qui se soldent par la conquête progressive du Québec par les Britanniques sont particulièrement creusés grâce à des films, des explications et dioramas pour interroger les mémoires divergentes des trois communautés francophone, anglophone et des Premiers Peuples. Les massacres et les déportations du Grand Dérangement de 1755 ainsi que les traités ignorés au détriment des Premiers Peuples ne sont pas non plus passés sous silence. Dès le début du parcours apparaît clairement la volonté de construire un discours qui intègre et reflète les différentes perspectives.
- Pour la couronne et la patrie (1885-1931) aborde la guerre sud-africaine et la Première Guerre mondiale dans un même continuum historique : désormais, le Canada envoie des troupes à l'extérieur et ne se limite plus à la défense du territoire. Ce chapitre insiste sur le statut du Canada, un dominion au sein de l'Empire britannique, qui ne déclare pas la guerre séparément. Le parcours Grande Guerre proprement dit s'articule de manière chronologique et thématique autour de L'entrée en guerre, Le front de l'Ouest, Les tranchées, Vimy, La guerre aérienne et L'artillerie, Le front intérieur, Passchendaele, Une victoire coûteuse et les conséquences.- Trempé dans la guerre. La Seconde Guerre mondiale (1931-1945) montre un pays qui termine le conflit avec la plus grande flotte du monde. La place du Canada dans le monde s'en trouve transformée, augmentée.- Une Paix violente. La guerre froide, le maintien de la Paix et les récents conflits (1945 à nos jours) analyse la vision nationale d'un pays respecté dans le monde et qui, depuis le Prix Nobel de la Paix de 1957 pour son concept moderne du maintien de la paix, serait peu belliqueux.Avec la partie centrale dévolue à la mémoire, le parcours dessine une longue mais irrésistible progression vers la prise en charge de la Défense et vers une position importante dans le monde. Invariablement dans le parcours, les Canadiens se battent bien mais subissent de (nombreuses) pertes. Les citations élogieuses de Foch et autres généraux alliés permettent de créer un sentiment de fierté nationale.Ce parcours n’est pas figé : le Centre de Recherche mêle historiens reconnus et jeunes chercheurs qui approfondissent tant les opérations militaires que l'histoire des femmes ou des correspondants de guerre, mais aussi des supports tels que la photographie. Ce travail des historiens se ressent dans le parcours à travers la diversité des témoignages qui éclairent les différentes motivations des individus. Par exemple, la section sur l'engagement en 1914 évoque des volontaires s’enrôlant pour défendre l'Empire et la Belgique, pour vivre l'aventure ou encore pour fuir le chômage. Elle montre aussi la complexité de cet engagement : certains doivent demander la permission des parents, d'autres mentent sur leur âge ou leur condition physique. Enfin, la parole des combattants traduit les hésitations comme celles de Charles Hendenshot qui dit préférer le suicide à l'Armée avant de rejoindre le Royal Flying Corps. L'omniprésence des biographies et des anecdotes éclairantes devient un véritable choix de médiation pour impliquer les visiteurs. C'est une histoire polyphonique qui s'appuie sur des individus de tous milieux et toutes origines.
Les spécificités du parcours Grande Guerre
L'explication des rivalités diplomatiques en Europe est précédée d'un chapitre sur l'importance de la marine dans une guerre dont on se souvient essentiellement des opérations terrestres : il illustre les débats d'avant-guerre pour savoir si la Canada a besoin d'une flotte autonome. Face aux Allemands, les navires seront dépassés et la menace maritime planera jusqu'en 1919.
Le parcours chrono-thématique attendu des grandes batailles est ponctué de schémas, de maquettes et de mannequins pour montrer l'évolution des équipements, des tranchées et de l'armée. La présentation thématique insiste sur la technique et, implicitement, sur la bonne organisation des Canadiens. Des vitrines spécifiques retracent les mutations du combat. Aux citations décrivant les embuscades improvisées de 1915 répond une maquette avec diodes illustrant le combat interarmes de 1918. Entre ces deux dates, l’évolution des armes et protections avec leur part d’improvisation (essai de camouflage, fusil-mitrailleur Lewis avec périscope…) montre des objets de militaria très variés. Le cas du fusil Ross, peu efficace et qui s'enraye vite, sert à illustrer le choix de l'autonomie économique abandonnée au nom de l'efficacité technique et logistique. Pour éviter le cours trop théorique, les textes peuvent demander au visiteur de choisir ses armes pour un raid (faut-il tuer ou faire des prisonniers?). De nombreuses statistiques et petits éléments d'informations, comme le nombre de chevrons d'outremer sur une manche, servent d'exemples.
La présentation peut alterner les objets anonymes et les pièces prestigieuses comme le pistolet (semi automatique Colt modèle gouvernemental) de John McCrae, le célèbre auteur du poème In Flanders fields. On peut aussi admirer un rare uniforme du premier contingent, un hublot du Lusitania (récupéré en 1982), ou, plus loin dans le parcours, une des voitures d'Hitler. Pour accommoder les véhicules et les pièces les plus imposantes (4), la galerie LeBreton, à la sortie de l’exposition permanente, propose un classement par typologie (assaut, logistique, …) où les trophées de guerre pris aux Allemands (Canon de pont de sous-marin, mortier Albrecht…) alternent avec les engins alliés (char FT 17, canon de 75…).
Les 15 000 œuvres d’art dans les collections illustrent également différents thèmes : la guerre stimule de riches mécènes qui passent commande auprès d’artistes britanniques puis canadiens. Durant la Grande Guerre, ceux-ci ne sont pas censurés ; les thèmes sont laissés au choix de l'artiste, libre notamment de dépeindre les marins avec des prostitués à Halifax. Les artistes bénéficient aussi de commandes de l’État. Après la guerre, ils peuvent découvrir l'art européen avant de retraverser l’Atlantique. Ceci marque un tournant dans l'histoire de l'art canadien (5).
Le parcours s'appuie toujours sur des biographies et des objets pour aborder les sujets comme la vie quotidienne (parfois ennuyeuse) dans la tranchée, l'artisanat, le sport et les jeux, la nourriture et le rhum mais aussi les problèmes de communication (avec code morse et pigeons)...La spécificité du parcours tient ici aux moments valorisés. Par exemple, la Bataille de la Somme (6) est éclipsée par l’année 1917 : l’espace cinématographique central consacré à Vimy est souligné par un avion et un obusier. Dans le film de 9 minutes réalisé en 2005, les récits héroïques construisent un moment déterminant où le Canada se démarque de la Grande Bretagne et devient un pays à part entière. Le sacrifice des hommes (10 500 pertes en trois jours) est au cœur du discours ; il insiste moins, comme cela a pu être le cas dans d'autres musées, sur les grandes figures d'officiers (Byng, Curry...).
Le musée conserve des collections privées pour montrer l'impact sur la société dans son ensemble. L’Arrière est évoqué à intervalles réguliers. La mobilisation économique et patriotique des civils est abordée par des collections de disques, de jouets, des insignes « my dad is at the front » (mon papa est au front) qui favorisaient les engagements. Sont mentionnés des actes symboliques comme le fait que la ville de Berlin soit rebaptisée Kitchener par référendum.Des spécificités nationales apparaissent avec certains thèmes, parfois encore très sensibles. Par exemple, les tensions de 1917 (entre francophones et anglophones, entre classes sociales…) sont évoquées via les vifs débats, encore avivés par le contexte électoral, liés à la conscription. Celle-ci est finalement votée le 29 août 1917. Les différentes réactions sont révélatrices des manières mouvantes d’appréhender la guerre entre acceptation, endurance et refus : sur 400 000 appelés, 380 510 demandent d'être exemptés. Des jeux vidéo participatifs invitent d’ailleurs le visiteur à incarner un des 1 350 tribunaux d’exemption et à déterminer si quatre demandes de dispenses sont acceptables ou pas. La plupart des conscrits semble avoir accepté leur sort. 40 000 conscrits seront envoyés outre-mer et 24 000 combattront. Toutefois, 15 000 réfractaires se cachent dans les régions sauvages et on compte 15 000 réfractaires en prison lors de l’amnistie proclamée du 22 décembre 1919. Pour cette raison, la création du Corps de police militaire est décidée dès 1917.
La guerre, de plus en plus totale, apparaît dans toutes ses dimensions tout au long du parcours. La section sur la Grande Guerre se termine en montrant les ruptures et les continuités d’un pays un peu plus autonome et fier mais divisé et meurtri par les sacrifices. Le propos, à la fois riche et clair, est porté par tout un langage muséal, des techniques variées pour toucher et faire réfléchir le visiteur.
La force de la médiation canadienne
Les musées et centres d’interprétation canadiens sont réputés pour leurs techniques de médiation afin d'impliquer les visiteurs, de les rendre acteurs de leur visite. Ceci se retrouve à travers l’explication détaillée des valeurs qui guident tout le discours, à travers la médiation variée et innovante, et à travers la volonté de lier l’histoire au présent. Tout est fait pour que le visiteur se sente à l’aise dans le musée et profite pleinement de l’expérience. Le MCG se caractérise peut-être avant tout par cette volonté systématique de médiation pour être accessible à tous.Un nuage de mots comme issu d'un brainstorming accompagné de photos sert d’introduction. Parmi les mots-clefs mis en valeur se trouvent « politique, compréhension, sacrifice, vous, génocide, courage… », afin de transcrire ce qu'évoque la guerre pour le (grand) public. De même, l'entrée en matière pose en toutes lettres la motivation du visiteur et l'importance de la visite « Pourquoi les Canadiens et les Canadiennes devraient-ils s’intéresser au phénomène de la guerre ? » avant de proposer immédiatement : « La guerre a façonné le Canada et ses habitants depuis au moins 5 000 ans ». Des définitions sont données dès le début du parcours. « Qu'est-ce que la guerre ? La guerre est une lutte organisée et armée. Presque toutes les sociétés, passées et présentes, ont fait la guerre. » Ces définitions permettent d’ouvrir la réflexion en s’accordant sur les mots. Ce souci de clarté s’articule à plusieurs niveaux : la même information est donnée trois fois sur des supports différents pour s’assurer que le message passe : les études des publics montrent que seule une infime minorité lit l’ensemble des textes dans un musée, la plupart picorant l’information en fonction de leurs intérêts et envies. La volonté de synthèse favorise alors la transmission aux passionnés mais aussi aux parents, enfants et visiteurs occasionnels : au vu de l’immensité du pays, les équipes du musée ont conscience que beaucoup ne pourront venir qu’une fois, pour découvrir le lieu. Ces visiteurs uniques ne pourront pas approfondir leur visite par une fréquentation assidue.
Rassurer le visiteur, l’orienter et le laisser construire sa visite sont au cœur de la réflexion muséographique. Des plans indiquent régulièrement où le visiteur se trouve, annonçant la suite et les différents parcours, allant jusqu’à donner le temps de parcours moyen nécessaire. De nombreux visuels annoncent ce que le visiteur va découvrir et participent au principe de répétition.Une grande interactivité, via de multiples moyens, implique ensuite les visiteurs physiquement, émotionnellement et intellectuellement. En premier lieu, un grand nombre de dispositifs dans la rédaction des textes vise à relancer l'attention et faciliter l’assimilation des informations. Chaque objet ou scène est commenté, contextualisé. Les textes interpellent frontalement le lecteur : « Saviez-vous que ? ». Ces panneaux mobiles de questions avec réponses données suite à des manipulations ponctuent le parcours. Un questionnaire ludique permet de « savoir si on peut devenir militaire » en 1914. Une toise permet de se mesurer pour savoir dans quelle unité chacun serait versé (les Bantham mesurent au moins 1,50 m, les ingénieurs doivent mesurer 1,62 m et les artilleurs 1,70 m puis, à partir de juillet 1915, la taille requise est de 1,57m pour tous). Des bornes donnent aussi accès à la base de données avec les feuilles d’engagement où chacun peut voir si sa famille a participé (7).
Les phrases interrogatives reviennent souvent. « Comment la guerre a-t-elle débuté au Canada ? » contextualise les premières traces archéologiques d'armes et de combats. Les interrogations qui ont présidé à la construction du discours sont donc présentées aux visiteurs.Questionner le visiteur devient un outil pédagogique lorsque les cartels demandent lequel de deux tableaux exposés décrit le mieux la guerre (La deuxième bataille d’Ypres de Richard Jack et La première attaque aux gaz des Allemands de William Roberts). Il s’agit d’interroger chacun sur ses modes de représentation de la guerre. De même, le tableau Pourquoi de Frederick Varley montrant un chariot de cadavre peut faire réagir petits et grands. « La guerre fut-elle inutile ? Si la guerre avait été inutile, pourquoi plus de 400 000 Canadiens ont-ils continué à servir et combattre outre-mer ? » Il n’y a toutefois pas toujours de réponse officielle ; ceci permet à chaque visiteur d’arriver à ses conclusions.Au-delà des textes, différentes expériences immersives recréent des moments cruciaux. Des reconstitutions permettent d’imaginer par exemple une tranchée de 1915 la nuit : un mannequin comme sentinelle est accompagné d’une cloche anti-gaz, d’un fusil mitrailleur.
La scène de Passchendaele offre une boue synthétique, sur laquelle on peut marcher, avec du matériel abandonné dedans. L’image formant l’horizon est dépourvue d’humains et rythmée uniquement par l’épave d’un tank. La déambulation dans un espace recréé cherche à susciter un sentiment d’identification, bien que la peur de la mort ne puisse être reconstituée. Les lettres et témoignages complètent cette question de la survie et de l’endurance au front. Pour l’Arrière aussi, des scènes inspirées des « period rooms » illustrent un foyer ou la vie rurale typique.Outre la molle boue synthétique de Passchendaele, le musée invite à toucher différents matériaux (bois, métal, toile...) dans la partie consacrée à l’aviation. On peut donc sentir tactilement l’évolution technologique. Une loupe offre une entrée dans le décryptage de photos aériennes. Pour les enfants et les familles, des puzzles et des modèles de dessins avec des thématiques guerrières offrent des respirations ludiques dans le parcours. Les activités du musée intègrent également des combats aériens virtuels, la possibilité de monter dans un ballon ou de s'habiller comme à l'époque. Cette approche se prolonge au-delà du musée avec des interactions sur internet sous forme d’histoire dont vous êtes le héros et autres jeux animés.
Cette façon d’impliquer les visiteurs par différents moyens permet d’expliquer les conséquences de la guerre à long terme, de tisser des liens avec le présent et de montrer que les questions abordées sont encore actuelles. Par exemple, l'effort de guerre nécessite une intervention croissante de l'État canadien dans l'économie, en témoignent l’instauration de l’impôt sur le revenu en 1917 mais aussi du droit de vote pour les femmes, mesures encore en vigueur aujourd'hui. Plus marquant encore, l'exposition permanente se termine sur un espace demandant aux visiteurs de s'exprimer sur ce qu'ils ont vu et ce qu'ils feraient en cas de guerre. Des questions ouvertes interrogent les notions d’héroïsme et de traitrise, de guerre nécessaire (avec une photo de manifestation nazie). Elles invitent chacun à prendre position sur sa vision du sacrifice, du combat…. Des cartes postales peuvent être adressées à des décideurs politiques actuels.Les cartes et messages laissés sur place témoignent de la fierté des visiteurs d'être Canadiens et de leur reconnaissance pour ceux qui se sont sacrifiés pour la liberté. L'horreur de la guerre (évoquée à maintes reprises avec les gazés, les blessés, les fous) renforce paradoxalement le sentiment de fierté des Canadiens. Dans ce contexte, il est peu étonnant que l’ennemi ne soit que peu représenté. Ses motivations, sa culture et ses techniques ne transparaissent que rarement ou en miroir de celles des Canadiens.
« L'histoire n'est pas un simple récit dont vous faites la lecture. C'est aussi celle que vous écrivez. Elle est cet événement que vous vous rappelez. Ou que vous dénoncez ou que vous racontez à d'autres. Elle n'est pas préconçue. Le moindre geste, la plus infime décision orienteront son cours. L'histoire est jonchée d'horreurs et remplie d'espoirs. Il n'en tient qu'à vous d'en rétablir l'équilibre.»
Le Musée Canadien de la Guerre participe de la construction d'une mémoire nationale qui ne cache ni les enjeux ni les tensions non résolues. Son discours globalement optimiste construit un sentiment de fierté d'être Canadien. « C'est votre héritage : les guerres passées continuent de nous influencer, qu'on le sache ou non ». En insistant sur la notion de pays inachevé et les étapes franchies durant les conflits militaires, le musée bâtit une image de pays en devenir où les citoyens peuvent se reconnaître dans un socle de valeurs communes.Discrètement, l’institution appelle à l’action en demandant ce qu’est un chef. Ainsi, deux biographies mettent en miroir le destin du major George Pearkes VC qui devient gouverneur dans les années 50 avec celui de l’étoile montante Talbot Papineau, tué à Passchendaele. Mélangeant fierté et tristesse, le cartel se prend à rêver à ce qu’auraient pu faire 60 000 Canadiens s'ils n’avaient pas été tués outre-mer. Le musée ne cache pas la difficulté de certains choix pour montrer la grandeur des protagonistes.Le musée multiplie les approches pour être particulièrement accessible. Ces techniques ont pu, en France notamment, être violemment critiquées. Des témoignages lus par des acteurs, des reproductions de fragiles affiches de recrutement questionnent le régime de vérité. Vient-on voir des objets authentiques ? Un discours ? L’immersion peut aussi faire débat dans le monde muséal : quelle est la frontière entre la reconstitution et le kitsch ou même la falsification ? Est-ce appauvrir la réflexion que de transmettre de façon ludique ? L’émotion doit-elle primer sur la réflexion ? En jouant de retenue, le MCG a su bâtir un discours dense, reposant sur l’intelligence des visiteurs et articulé avec des objets émouvants. Il prolonge ainsi une tradition positionnant les musées d’histoire comme un lieu civique et d’identité. Lieu de souvenir, lieu de construction du présent d’un pays aux habitants parfois récents, lieu insistant sur le socle commun des visiteurs, le Musée Canadien de la Guerre propose une vision qui n’est pas neutre ou lisse mais qui laisse, d’une manière démocratique, chacun tirer ses conclusions.
(1) Le 9 avril 1917, les troupes canadiennes prennent la crête de Vimy, lieu stratégique qui domine la plaine du Pas-de-Calais et son bassin minier. Ce succès pour les quatre divisions canadiennes, qui attaquent ensemble pour la première fois, représente « un moment déterminant pour le Canada, celui où le pays [sort] de l’ombre de la Grande-Bretagne et se [sent] capable de grandeur. » (Tim Cook).(2) Sont présentés dix-sept des vingt plâtres originaux (taille demi-grandeur) des sculptures ornant le monument de Vimy. Dévoilé en 1936, celui-ci reste au cœur de la mémoire canadienne : la cérémonie sur place pour le 90e anniversaire de la bataille (9 avril 2007) a attiré la plus grande foule depuis son inauguration. Vimy, symbole réactivé depuis les années 1970, marquerait une nouvelle étape vers l'autonomie de la nation. Pourtant, le musée se refuse à une admiration béate et interroge ensuite le mythe. Il montre que le choix de Vimy n’était pas le seul choix possible et que d’autres sites auraient pu être retenus pour incarner l’effort du pays en France.
(3) Cette perspective est complétée par la construction du monument national de l'Holocauste entre les deux.
(4) Toutes en état de marche : des démonstrations hors les murs sont organisées régulièrement.
(5) La politique de commandes se poursuit et cherche aujourd’hui à combler les manques pour les périodes les plus anciennes ainsi qu’à documenter les engagements du XXIe siècle comme dans le Golfe, en Afghanistan ou en Libye.(6) Pourtant honnêtement représentée par l'évocation de barbelés, par une mitrailleuse MG 08, par des tableaux, des vidéos et des témoignages audio qui évoquent le 1er juillet, le sort des Terre-Neuviens et la bataille de Courcelette. Le texte conclut « dans l'imagination collective, la Somme devint le symbole de la futilité de la Première Guerre mondiale ».
(7) Inversement, les textes plus ardus sont annoncés par des encarts « le point de vue des experts ». La présentation en différents niveaux de lecture construit un approfondissement progressif d’un thème.
Les différents Canadiens, hier et aujourd’hui
La présentation insiste sur les différentes composantes de la population parmi les volontaires. Elle rappelle ainsi les 4 000 hommes des Premiers Peuples, les 222 Japonais ou encore les 1200 Africains qui ont combattu pour les couleurs canadiennes. Pour ces derniers, essentiellement du 2nd Construction Battalion, il est précisé qu'ils avaient été bloqués par la discrimination alors qu'aucune loi n'interdit leur recrutement.La mobilisation échauffe les esprits, conduisant à l’internement des Canadiens d’origine allemande ou ukrainienne. Cette expérience douloureuse pour ces derniers (4) (alors que nombre d’entre eux serviront dans l’Armée canadienne) a été reconnue dans une loi en 2005 et un programme de documentation de cet épisode financé à hauteur de 10 millions de dollars canadiens.Ces éléments montrent la volonté du musée de s'adresser à l'ensemble de ses visiteurs, y compris les Nouveaux Canadiens, immigrés sous-représentés dans la vie canadienne et souvent des réfugiés ayant fui des situations de guerre.
(*) Sur un total de 8579 internés,109 décèdent.
Des valeurs clairement énoncées
On est frappé par la très grande transparence du musée sur son processus d'élaboration et ses buts de démocratisation culturelle: alors que la plupart des musées montraient auparavant leurs collections sans expliquer pourquoi cela leur semblait digne d’intérêt, les choix et les valeurs sont ici explicitement énoncés dans l'introduction de l'exposition permanente :« C'est votre musée. Ce sont des gens comme vous, des Canadiens et des Canadiennes, qui ont fait l'histoire. C'est en relevant des défis extraordinaires que ces gens ont façonné le Canada.C'est votre histoire. C'est une histoire marquée par la peur et le courage, les sacrifices et la survie, l'humanité et la violence. C'est l'histoire de l'expérience de la guerre et de la lutte pour la paix, celle d'un pays, de son peuple et de leur place dans le monde.C'est votre héritage. Cet héritage vous rappelle la guerre et illustre comment elle continue d'influencer votre vie au Canada. Cet héritage est conservé afin que vous puissiez le partager et en garder le souvenir. C'est votre musée. »
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