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Soldat inconnu


Il y a cent ans, le corps d’un soldat français non-identifié ayant trouvé la mort durant le premier conflit mondial était choisi pour être transféré au pied de l’Arc de Triomphe et y reposer définitivement. Si, par cette décision, le gouvernement entend rendre hommage à tous les combattants français tombés au champs d’honneur, l’inhumation, sous ce monument, d’un soldat inconnu contribue également à ce que la commémoration de la Victoire s’efface désormais derrière le culte du souvenir des morts.


L’idée d’honorer les soldats morts aux combats depuis l’ouverture des hostilités en 1914 apparaît bien avant que le conflit ne soit terminé. Le 16 juin 1915, le lieutenant Henri Simon est tué au combat. Particulièrement touché par le décès de son fils aîné, Francis Simon, le président de la section locale du Souvenir français de Rennes, a alors l’idée de proposer que la Nation rende hommage à un combattant inconnu qui symboliserait l’armée française tout entière. Dans un discours qu’il prononce au cimetière de l’Est, dans la ville de Rennes, le 26 novembre 1916, François Simon évoque le sujet pour la première fois en ces termes : « Pourquoi la France n’ouvrirait-elle pas les portes du Panthéon à l’un de nos combattants ignorés, mort bravement pour la patrie ? […] Cette inhumation d’un simple soldat sous ce dôme, où reposent tant de gloires et de génies, serait comme un symbole ; et plus, ce serait un hommage rendu à l’armée française tout entière ». Sur les seules années 1914 et 1915, ce sont déjà environ 650 000 combattants français à avoir perdu la vie sur les champs de bataille. Plus de 240 000 autres s’ajouteront à ce bilan pour l’année 1916.

Avec sa proposition, François Simon souhaite placer le conflit débuté en 1914 dans sa dimension historique et anticiper le long et douloureux travail de deuil qui en découlera. Fondée en 1887 pour entretenir le souvenir des morts de la guerre franco-prussienne de 1870, l’association Le Souvenir français se projette ainsi dans l’après-guerre, lorsque la France devra commencer à panser ses plaies. L’idée avancée par François Simon se trouve bientôt relayée dans la presse avant d’être reprise par des personnalités politiques, telles que Maurice Maunoury, député d’Eure-et-Loir, ou par le président du Conseil, Georges Clemenceau. Il faudra néanmoins attendre une semaine après la signature de l’armistice, le 19 novembre 1918, pour que le député Maunoury dépose, avec plusieurs de ses collègues, une proposition de résolution tendant à ériger au Panthéon un monument en l’honneur du soldat français. Les restes d’un fantassin français, mort sur le champ de bataille, enterré sur la ligne de feu sans que son identité n’ait pu être établie, y seraient alors déposés. Une année sera encore nécessaire avant que ladite proposition ne soit adoptée à l’unanimité devant la Chambre des députés, le 12 novembre 1919. Si, en effet, l’enterrement d’un soldat inconnu ne prête pas à contestation, ce sont, en revanche, le lieu choisi pour le repos du corps et l’organisation des cérémonies qui donnent lieu à des débats importants, pour ne pas dire de virulents affrontements idéologiques, aussi bien à la Chambre des députés que dans l’opinion.

Les élus de gauche et de droite s’opposent sur le lieu d’inhumation. Lorsque les premiers souhaitent que le soldat inconnu repose près des « grands hommes » au Panthéon, la droite s’offusque. Bien qu’ancienne église, le Panthéon, depuis bientôt 130 ans, est devenu un lieu de mémoire civil ayant pour vocation d’accueillir les personnalités politiques, militaires, littéraires et scientifiques illustres. Or, les combattants de la Grande Guerre, aussi courageux soient-ils, sont considérés comme des hommes « normaux » au destin presque banal dans le cadre d’un effort national exceptionnel. Dès lors, les élus de droite réclament que la glorieuse dépouille d’un combattant de la guerre soit enterrée sous l’Arc de triomphe, lieu de mémoire militaire. Cette fois-ci, c’est la gauche qui est révulsée par le choix de ce symbole impérial. Et les deux camps de s’accuser mutuellement de récupération politique. Faute de consensus, le gouvernement annonce que le 11 novembre 1920, seront simultanément célébrés la victoire de 1918, le retour de l’Alsace et de la Lorraine dans le territoire français, officialisé depuis le 10 janvier précédent, et le cinquantième anniversaire de la naissance de la IIIe République – qui aurait dû être célébré le 4 septembre. À cette occasion, le cœur de Léon Gambetta, ministre de l’Intérieur et partisan d’une guerre à outrance contre les Prussiens en 1870, sera transféré au Panthéon (1). L’objectif des autorités étant de lier, de façon indéfectible, la République, sous laquelle a germé l’esprit de revanche, à la victoire, qui permit d’effacer l’humiliation de la défaite survenue un demi-siècle auparavant. Cette initiative ne met cependant pas fin au débat. Une campagne de presse, orchestrée notamment par les quotidiens Le Journal et L’Intransigeant, réclame qu’à tout le moins, l’inhumation du cœur de Gambetta soit couplée à celle d’un soldat inconnu.


Rendre hommage au sang versé


Alors que la classe politique se divise toujours sur cette question et que les mois s’écoulent, la Grande-Bretagne, de son côté, annonce, le 24 octobre 1920, qu’elle procédera à l’inhumation d’un soldat inconnu anglais dans la cathédrale de Westminster, le 11 novembre suivant, afin de rendre hommage aux Tommies morts en France. Les réactions sont vives. Le 26 octobre, dans Le Journal, le député de l’Oise, André Paisant, s’emporte contre les atermoiements du gouvernement français : « Ainsi, l’Angleterre va venir chercher sur les champs de bataille de France, le corps anonyme d’un tommy inconnu. […] Et la France, que fera-t-elle ? […] Le gouvernement n’en a-t-il compris ni la grandeur, ni la portée ? Il est temps encore d’en appeler à lui. […] O poilu de la Grande Guerre, toi qui dors ignoré et sans nom sur quelque coin de terre, […] toi qui a tout donné, toi qui est tombé pour la plus sainte des causes, et qui n’a pas vu la victoire, qui donc te rendra ta part de gloire ? ».

Cinq jours plus tard, dans les colonnes du même quotidien, l’écrivain et ancien combattant Binet-Valmer, proche du mouvement nationaliste de l’Action française, prend la plume à son tour. Se faisant l’écho des revendications d’un grand nombre d’anciens combattants désireux qu’un soldat inconnu soit mis à l’honneur pour recevoir la reconnaissance de la patrie, Binet-Valmer adresse une lettre ouverte au Président de la République, Alexandre Millerand : « Oui, c’est une supplique. Je ne suis pas l’homme des menaces. J’ai constamment demandé l’union. Et cependant, monsieur le Président de la République, la colère ne sera pas toujours contenue. […] Tous les Français auront le regard fixé sur l’Arc de Triomphe le 11 novembre 1920 si chaque mère française qui n’a pas retrouvé son petit peut se dire, à l’heure où tonnera l’artillerie, que c’est le petit qui passe sous les voûtes. […] Monsieur le Président de la République, nous ne serons pas là, nous les vainqueurs, le 11 novembre 1920, si le soldat inconnu n’est pas notre chef de file ». Le lendemain, le 1er novembre, le député Paisant s’entretient avec le président du Conseil, Georges Leygues, pour tenter de le convaincre de la nécessité de rendre hommage au sang versé et de prendre en compte cette immense douleur qui s’exprime partout dans le pays.

Le parlementaire s’entend alors répondre qu’il est trop tard pour organiser pareille cérémonie en seulement dix jours, mais que le sujet demeure toujours à l’étude pour les mois à venir. Pourtant, en l’espace de seulement vingt-quatre heures, un brutal revirement va s’opérer. Un Conseil des ministres extraordinaire se réunit, le 2 novembre, et propose, pour calmer les esprits et éviter le scandale, l’inhumation d’un soldat inconnu au Panthéon en même temps que le transfert du cœur de Léon Gambetta. Sans doute grâce à une indiscrétion du directeur du quotidien L’Intransigeant, le Président Millerand aurait appris que Binet-Valmer projetait de déterrer le cadavre d’un soldat, avec une équipe de légionnaires, et de barrer la route aux cérémonies, le jour du transfert du cœur de Gambetta au Panthéon. Dès le lendemain de ce Conseil des ministres extraordinaire, le 3 novembre, et alors que les députés n’ont pas encore eu l’occasion de se prononcer sur un projet de loi se rapportant à ce sujet, le ministre des Pensions, Primes et Allocations de guerre, André Maginot, par ailleurs ancien combattant gravement mutilé, tient une conférence de presse. Devant les journalistes présents, le ministre explique la signification qu’il convient d’apporter à une telle démarche : « Pour le choix du corps qui sera transporté au Panthéon, notre principale préoccupation est d’assurer de la façon la plus complète l’anonymat de telle sorte que les familles qui ont eu la douleur d’avoir un de leurs membres perdu à la guerre, sans qu’il ait pu être identifié, puissent toujours rester en droit de supposer que l’être qui leur est cher fait l’objet de ce suprême hommage ».

400 000 soldats non-identifiés

Le 8 novembre, se tient à la Chambre des députés une séance extraordinaire destinée à voter le projet de loi pour l’inhumation d’un soldat inconnu avec les crédits nécessaires à son application. Dans cet hémicycle très nettement dominé par la droite, le porte-parole du groupe socialiste, Alexandre Bracke, n’hésite pas à dénoncer avec véhémence les manœuvres du gouvernement et à stigmatiser ce qui risque fort de ressembler à « une fête militaire des états-majors » : « Le sentiment de la population s’est marqué assez nettement pour que vous soyez obligés de cacher les états-majors vivants derrière le cadavre symbolique des morts ».

Cette intervention étant suivie de rudes altercations, le Président de la Chambre demande alors une interruption de séance. Le respect dû au souvenir des morts est très rapidement occulté aussi bien par la droite que par la gauche. Les uns faisant passer le cinquantenaire de la République en premier, les autres, insistant sur la prééminence de l’honneur militaire. Le projet de loi relatif « à la translation et à l’inhumation des restes d’un soldat français non identifié » à la date du 11 novembre 1920 est finalement voté. S’agissant du lieu de son inhumation, un compromis est adopté à l’unanimité : une fois les honneurs du Panthéon rendus au Soldat inconnu, sa dépouille reposera sous l’Arc de Triomphe. Lorsque le président du Conseil prend la parole devant la représentation nationale, il ne manque pas d’établir un parallèle entre l’anniversaire de la proclamation de la République et le sacrifice des combattants de la Grande Guerre : « La République a restauré la patrie et a formé les générations au cœur de fer qui traversèrent sans faiblir les épreuves les plus redoutables qu’un pays ait jamais connues. En transportant les restes du soldat inconnu à l’Arc de Triomphe, de la montagne sacrée où depuis tant de siècles s’élaborent les génies divers qui ont donné à la France tant de grandeur et d’éclat, nous conduirons la dépouille du soldat là où elle doit reposer : sous l’arche triomphale élevée aux armées anonymes, à la foule des héros ignorés ». Le souvenir de la ferveur et du recueillement de dizaines de milliers de Parisiens devant le gigantesque cénotaphe vide dressé sous l’Arc de Triomphe la veille du défilé de la Victoire du 14 juillet 1919 (Cf. magazine 14-18 n°86) reste naturellement dans tous les esprits.

C’est ce souvenir qui a notamment fait naître l’idée d’un autre tombeau qui serait, lui, habité par un soldat ramené du champ de bataille. Cet acte, aussi allégorique soit-il, n’est pas sans revêtir une certaine importance pour une opinion publique encore sous le choc de l’épouvantable bilan humain de cette Première Guerre mondiale. Un choc à la mesure du deuil. Jusqu’à la mise en place des plaques militaires en 1915, le nombre de soldats tués non identifiés était déjà faramineux. À l’issue du conflit, la France dénombre environ 1,4 million de soldats morts au combat, parmi lesquels approximativement 400 000 n’ont pu être identifiés. Jamais dans l’Histoire autant de parents n’ont eu à enterrer leurs enfants. Depuis l’Armistice, des articles racontant le destin de familles ayant perdu trois ou quatre fils bouleversent le public. Des mères inconsolables deviennent le symbole de la douleur de toute une nation, d’autant que dans de nombreuses familles françaises, on pleure un soldat sans avoir de tombe où se recueillir. Des centaines de milliers de combattants ont été déchiquetés par les armes modernes, pulvérisés ou enterrés par un obus sans laisser la moindre trace. D’autres, tombés sous la mitraille, ou étouffés par les gaz, ont été ensevelis dans des fosses communes, et il est désormais impossible de les identifier. Pire encore, des cimetières improvisés ont parfois ensuite été détruits et labourés par des bombardements. Jusqu’à présent, seul le 2 novembre 1919, premier jour des morts depuis la fin de la guerre, a été commémoré par les familles endeuillées dans une approche intimiste et privée. Le gouver-nement, dans un esprit consensuel, a encouragé ces moments de recueillement, sans qu’aucune manifestation particulière ne soit cependant organisée.


Le choix du soldat inconnu


Une fois la loi adoptée par les députés ce 8 novembre 1920, il ne reste donc plus que trois jours au gouvernement pour organiser cet événement. Les généraux des neuf secteurs dans lesquels se sont déroulés les combats les plus meurtriers (Alsace, Aisne, Artois, Champagne, Flandres, Lorraine, Marne, Somme et Verdun) reçoivent aussitôt l’ordre de « faire exhumer dans un endroit qui restera secret, le corps d’un militaire, dont l’identité comme française est certaine mais dont l’identité personnelle n’a pas pu être établie ». La mission est loin d’être simple tant les ossements sont confondus dans la glaise des champs de bataille qu’il est souvent impossible de différencier un soldat français d’un ennemi. En outre, rien, sur l’uniforme du défunt, ne doit permettre de reconnaître l’arme ou le régiment dans lequel il a servi. Le 9 novembre 1920, huit corps placés chacun dans un cercueil de chêne sont acheminés, en voiture, jusqu’à la citadelle de Verdun, symbole de la résistance et de l’opiniâtreté des armées françaises face aux nombreux assauts allemands de 1916. Le neuvième corps, cependant, n’est pas parvenu à destination en raison de la difficulté à établir avec certitude la nationalité du soldat dont les restes ont été déterrés. Le trop court délai séparant le vote du 8 novembre de la cérémonie du 11 novembre n’aura pas non plus permis d’amener jusqu’à Verdun la dépouille d’un soldat inconnu du front d’Orient. Une galerie souterraine de la citadelle a été transformée pour l’occasion en chapelle ardente.

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Les murs ont été blanchis à la chaux. Les cercueils, alignés sur deux rangs, sont recouverts du drapeau tricolore et ornés de palmes funéraires en bronze. Des lampes électriques voilées de mauves et des cierges placés dans des douilles d’obus éclairent la scène. Une garde d’honneur, l’arme au pied, veille sur les huit bières qu’un peloton de soldats, jamais les mêmes, vient régulièrement changer de place. Dans la soirée et la nuit du 9 au 10 novembre, anciens combattants et Verdunois viennent s’incliner devant les corps des huit inconnus. Le 10 novembre, au matin, après un passage, devant les cercueils, des élèves des écoles publiques et privées de la ville, monseigneur Charles Ginisty, évêque de Verdun, se recueille, une demi-heure durant, devant ces dépouilles alignées. Après avoir envisagé de confier à une veuve de guerre, un pupille de la Nation ou un officier méritant la lourde tâche de désigner lequel de ces huit cercueils sera conduit à Paris pour reposer sous l’Arc de Triomphe, c’est finalement à un simple combattant que cet honneur échoit. Celui sélectionné se trouve être un poilu originaire de Fort-de-France, en Martinique, qui a combattu au Chemin des Dames et à Verdun. Mais, en ce matin du 10 novembre, l’intéressé est brutalement hospitalisé, victime de la typhoïde.

À quelques heures de la cérémonie, un remplaçant lui est rapidement choisi. Ce dernier se nomme Auguste Thin. Pupille de la Nation et âgé de seulement 21 ans, il est le plus jeune engagé volontaire de son régiment, le 132e d’infanterie. Après s’être fait expliquer ce qu’on attend de lui, Auguste Thin est aussitôt conduit chez le sous-officier chargé de l’intendance pour recevoir un uniforme neuf. Quatre heures plus tard, casqué et sanglé, il rejoint la garde d’honneur chargé de veiller les cercueils. André Maginot, ministre des Pensions, Primes et Allocations de guerre, qui a effectué le déplacement jusqu’à Verdun, s’approche alors de lui pour lui remettre un bouquet d’œillets blancs et rouges qu’il doit déposer sur un des catafalques et lui déclare : « Soldat, voici un bouquet de fleurs cueillies sur les champs de bataille de Verdun, parmi les tombes de tous les héros inconnus morts pour le pays. Vous le déposerez sur un des huit cercueils. Ce cercueil sera celui du soldat inconnu que le peuple de France accompagnera demain au Panthéon et à l’Arc de Triomphe. Suprême hommage, le plus splendide que la France ait jamais rendu à l’un de ses enfants, mais qui n’est pas trop grand pour celui qui symbolise la vaillance française, dont le sacrifice anonyme a sauvé la patrie, le droit et la liberté ». Tandis qu’une sonnerie aux morts retentit et que les tambours roulent, Auguste Thin s’avance, suivi de près par le ministre Maginot et l’évêque de Verdun.

Un reporter, présent dans l’assistance, narre ainsi la scène : « Un silence écrase les poitrines. Anxieuse attente, le soldat, blême qu’il était, est devenu rouge et, la démarche raide, il a fait le tour des huit cercueils. Il a tourné une première fois très vite, sans s’arrêter, puis au second tour, brusquement, il a déposé son bouquet sur le troisième cercueil de la rangée de gauche. Un murmure s’élève, soulageant les cœurs : « C’est fini, il a choisi… » Le bruit court le long de la galerie, parvient à la foule, dehors. Et que sait-on ? Rien ! Un inconnu parmi huit morts sans nom ». Dans les secondes qui suivent, huit soldats emportent sur un brancard le cercueil de l’inconnu sur lequel est apposée une plaque de cuivre gravée de la mention suivante : « Le soldat français ». Recouverte d’un drapeau tricolore et de deux couronnes, l’une offerte par le gouvernement et l’autre par l’armée, la bière est déposée, au sortir de la citadelle, et transportée sur un affût de 75 tiré par un double attelage. Suivi par les soldats du 132e régiment d’infanterie, le cortège funèbre se dirige ensuite vers le centre de Verdun. Devant l’Hôtel de ville, le maire remet au soldat inconnu la médaille de la ville et lui confère le titre de citoyen d’honneur avant que son premier adjoint, Victor Schleiter, ne prononce un discours qui s’achève par ses mots : « Va, soldat de France, vers la gloire, que la Patrie reconnaissante conserve à ses grands hommes. Va recevoir éternellement l’admiration des générations futures ». C’est au son de La marche héroïque de Camille Saint-Saëns que le cercueil est ensuite conduit jusqu’à la gare et déposé dans un train spécial à bord duquel prennent place les officiels qui ont assisté à la cérémonie, ainsi qu’une garde d’honneur de sous-officiers de tous les régiments du 6e corps d’armée.



Un passage par le Panthéon


Parti à 17 h 17 de Verdun, le train convoyant le soldat inconnu arrive à Paris à minuit quinze. À sa descente, le cercueil est aussitôt porté par six soldats du 46e régiment d’infanterie. Dans l’un des anciens pavillons d’octroi de la ville de Paris, une chapelle ardente a été préparée. C’est dans celle-ci que le corps du soldat inconnu sera déposé et passera la nuit. Au petit matin du 11 novembre 1920, dès 7 heures, une foule de Parisiens commence à s’amasser sur la place Denfert-Rochereau. À côté de la statue du Lion de Belfort, la dépouille du soldat inconnu est déposée sur la prolonge d’un canon de 155 et recouvert d’un drapeau tricolore frangé d’or.

À 8h45, l’urne contenant le cœur de Léon Gambetta est, quant à elle, placée dans une châsse de bois et de verre installée au sommet d’un catafalque. Les deux chars se trouvent rigoureusement stationnés côte à côte lorsqu’à 9 h 30, le cortège se met en route en direction de la rue de Soufflot. La garde républicaine ouvre la marche, précédant une délégation d’Alsaciens et de Lorrains, en tenue traditionnelle, et 600 drapeaux des guerres de 1870 et de 1914-1918 répartis en trois groupes. 10 500 hommes de troupe se sont joints aux 8 000 fantassins de la garnison de Paris. Vingt-cinq escadrons de 100 cavaliers de divers régiments de dragons et de hussards les accompagnent, sans oublier un bataillon de l’escadre de la Méditerranée occidentale et un détachement de troupes marocaines. Dix musiques militaires et celle de la garde républicaine assurent l’accompagnement musical du défilé. La première halte du cortège s’effectue au Panthéon où une sonnerie de clairon annonce l’arrivée des deux chars.

Le cœur de Gambetta est alors installé sous le dôme du Panthéon, sur une estrade de marbre. Autour de celle-ci et du cercueil du soldat inconnu, les veuves, les mères en deuil, les orphelins, les mutilés et les anciens combattants réalisent une haie d’honneur. Au bout de l’allée centrale, sur une tribune installée pour l’occasion, les membres du gouvernement, les Présidents de la Chambre des députés et du Sénat entourent le président de la République. Dans son discours, ce dernier exalte la figure de Gambetta, avant de présenter le soldat inconnu comme « le représentant anonyme et triomphal de la foule héroïque des poilus » et d’achever son intervention en clamant : « Morts qui dormez, votre sommeil glacé sous le sol des Flandres, de la Champagne, de Verdun, de tant de champs de bataille célèbres ou ignorés ; jeunes héros accourus d’au-delà de l’Atlantique, des îles britanniques, des Dominions lointains, de l’Italie, de la Serbie, de tous les points du monde pour offrir votre vie au salut de l’idéal, qu’une fois de plus représentait la France, dormez en paix. Vous avez rempli votre destin. La France et la civilisation sont sauvées ». Le discours terminé, retentit La Marseillaise. Le corps du soldat inconnu quitte alors le Panthéon pour reprendre la route qui doit l’amener vers son lieu de repos définitif, toujours accompagné du catafalque transportant le cœur de Gambetta, qui reviendra ensuite au Panthéon pour y reposer éternellement.


L’arrivée à l’Arc de Triomphe


À 10h40, le cortège se reforme avec, à sa tête, des anciens combattants. Sur chaque trottoir, une double-haie très dense de Parisiens et d’enfants des écoles bordent le parcours. Certains se sont même munis d’escabeaux et d’échelles pour mieux contempler le pas-sage des chars. À l’entrée des Champs-Élysées, des délégations de mutilés et d’anciens combattants, encadrées par deux compagnies du 31e régiment d’infanterie, musique en tête, attendent l’arrivée du soldat inconnu pour l’escorter jusqu’à l’Arc de Triomphe. Comme ce fut le cas pour le défilé de la Victoire de l’année précédente, ce sont à ces rescapés de la Grande Guerre, qui portent sur leurs corps les stigmates du conflit, que revient l’honneur d’ouvrir la marche : « C’était bien à eux, n’est-ce pas, qu’il revenait de conduire à sa dernière demeure leur frère sans nom pour fermer avec son cadavre en une tombe devenue l’Autel de la Patrie, la porte de gloire vers laquelle le corps de l’inconnu montait dans le recueillement et dans l’émotion de Paris et de la France », écrira Charles Vilain dans son ouvrage Le soldat inconnu, histoire et culte, paru en 1933. Si la guerre a détruit des hommes, anéanti des familles, la commémoration vise à les faire revivre. Dès l’arrivée du soldat inconnu et du cœur de Gambetta sous l’arche de l’Étoile, retentissent les accents du Chant du départ interprété par les anciens combattants, tandis que de jeunes Alsaciennes en costume traditionnel lâchent un vol de pigeons ramiers qui s’éparpillent dans le ciel gris. Les canons tonnent avant qu’à onze heures le corps du soldat inconnu ne reçoive la bénédiction de l’archevêque de Paris. Le gouverneur militaire de Paris fait ensuite rendre les honneurs. La sonnerie Au champs est exécutée deux fois avant que la cérémonie ne s’achève par une « Marseillaise » jouée pour la deuxième fois de la journée. Cette journée de commémoration est cependant loin d’être terminée. À 15 heures, c’est sur la place de l’Hôtel de ville de Paris que le président de la République, le gouvernement, les grands corps de l’État et le conseil municipal de la capitale honorent la victoire et la République. Plusieurs discours, ponctués de l’hymne national, y sont alors prononcés.

Un peu plus tard, les cérémonies se poursuivront par un office religieux en la cathédrale Notre-Dame. Pendant ce temps, la foule reste toujours aussi dense aux abords de l’Arc de Triomphe, comme en témoigne l’envoyé spécial du journal L’illustration, Georges Lecomte : « Depuis une heure de l’après-midi, c’est un piétinement ininterrompu. Assailli de tous côtés par une fourmilière humaine, l’Arc de l’Étoile n’accueille ses innombrables visiteurs que dans une seule direction. Et quel recueillement dans cette foule ! Pas un cri, pas de désordre. En passant – trop vite à leur gré – devant le corps du soldat inconnu, des femmes font le signe de croix, déposent une fleur ». Dès ce jour du 11 novembre 1920, tout ceux qui ont perdu un être cher durant le conflit s’approprient le symbole du soldat inconnu. Tout au long de la journée, le corps de ce soldat anonyme n’a eu de cesse d’être accompagné dans son parcours par une famille fictive. Ainsi, une veuve de guerre, un enfant orphelin, un père et une mère ayant perdu un fils durant ces quatre années de carnage ont été désignés par les autorités de telle façon à ce que chaque famille « adopte » l’inconnu comme l’un des siens. Vers dix-sept heures, tandis que le cœur de Gambetta est reconduit au Panthéon et que la nuit com-mence à tomber, des projecteurs électriques illuminent l’Arc de Triomphe. Le corps du soldat inconnu est alors déposé dans une salle haute du monument transformée en chapelle ardente. C’est dans celle-ci que, recouvert d’un drapeau tricolore, entouré de quatre flambeaux et veillé par plusieurs soldats, le cercueil va demeurer plus de deux mois durant. 


Les réactions de la presse


La grandeur et l’intensité de la cérémonie au cours de laquelle le corps du soldat inconnu a été transféré au pied de l’Arc de Triomphe seront très largement commentés dans les journaux parus le lendemain et les jours suivants. Dans l’hebdomadaire L’illustration, l’envoyé spécial Georges Lecomte, qui a suivi de près l’intégralité du trajet emprunté par le cortège, insiste sur la portée symbolique de cet « inconnu » : « Ce mort qui va passer, c’est l’enfant de tout un peuple en larmes, l’enfant de tous ceux qui n’attendent plus l’impossible retour d’un fils parti, et il peut s’en aller sans parents vers l’arche triomphal, des milliers de mères le pleureront ce soir ». Le culte autour de ce héros anonyme, qui se met instantanément en place avec un mélange de respect et de dévotion admirative, frappe les journalistes présents : « Ce que nous révérons en lui dépasse la mesure terrestre : c’est une enveloppe humaine qui se décharne et s’effrite dans un suaire de boue, c’est une poignée de terre sanglante qu’un nouveau miracle ressuscite en lui donnant la figure et l’âme de la France », ne manquera pas d’écrire le journal Le Temps. Le quotidien catholique La croix, de son côté, choisit pour titre, dans son édition du 12 novembre : « Paris fait un cortège triomphal au « soldat inconnu ». Si elles n’ont pas été directement associées à l’organisation de la cérémonie, les instances catholiques ont, en revanche, apprécié que l’archevêque de Paris ait été invité à bénir le cercueil de l’inconnu au moment de son arrivée sur la place de l’Étoile.

Cet acte a été perçu, par les milieux catholiques, comme un geste bienveillant de la part du gouvernement à leur endroit, même si rien ne peut empêcher de penser que le soldat transféré à l’Arc de Triomphe pratiquait peut-être une foi différente. Cet aspect n’échappe pas à la Fédération ouvrière et paysanne des mutilés qui, dans une proclamation, choisit de s’adresser au défunt avec de forts relents antimilitaristes : « Que tu sois camarade, ouvrier, paysan, employé catholique ou juif, protestant, franc-maçon, athée, ta religion, c’est la nôtre : celle des instruments anonymes que nous sommes aux mains de bénéficiaires sans honneurs, celle des hommes dont on profite jusqu’à la mort… et même au-delà… Camarade aimé, anonyme victime immolée à tous les profiteurs sacrilèges, vampires sinistres, assassins prédestinés ». Rien d’étonnant à ce que ce texte soit publié par le journal L’Humanité dans son édition du 11 novembre. D’emblée, le quotidien socialiste a vilipendé cette cérémonie en l’honneur du soldat inconnu présentée comme « une mascarade funèbre ». Caricaturistes et éditorialistes ont explicitement dénoncé le militarisme, les faveurs accordées aux catholiques, l’hypocrisie des autorités. Ainsi, dès le 10 novembre, dans les pages de L’Humanité, le journaliste et député socialiste de la Seine, Paul Vaillant-Couturier, interpelle directement et sans ménagement le gouvernement : « Amortissez-le votre mort inconnu… volez-le nous notre camarade, et commandez les tangos funèbres, les gueuletons funèbres, et les pillages funèbres… Comme les morts de pierre des danses macabres… votre soldat inconnu vous prend la main et vous guide vers le trou où l’Histoire veut que vous et vos lauriers de papier peint alliez pourrir ». Si L’Humanité appelle ses lecteurs à boycotter cette journée du 11 novembre, force est de constater que cet appel ne fut pas entendu, eu égard aux foules nombreuses présentes tout au long du trajet emprunté par les deux chars. Bon gré, mal gré, la rédaction ne peut faire autrement, dans son édition du 12 novembre, que de dresser le compte-rendu de la cérémonie de la veille et de la commenter sur plusieurs colonnes. 


L’inhumation


Avant qu’elle ne soit définitivement inhumée sous l’Arc de Triomphe, la dépouille du soldat inconnu recevra un hommage particulier de la part de quelques hautes personnalités représentants les alliés de la France durant le conflit. Ainsi, les généraux britanniques Charles Sackville-West et John Philip Du Cane se recueillirent devant le cerceuil au nom du roi d’Angleterre George V, de même que l’ambassadeur de Belgique en France, le baron Edmond de Gaiffier d’Hestroy, à la demande du roi Albert Ier. C’est dans la matinée du 28 janvier 1921 que le soldat inconnu est définitivement inhumé dans un caveau creusé sous l’Arc de Triomphe.

Dès 8 heures, une assistance silencieuse entoure déjà la place de l’Étoile. Posée sur deux trépieds, la dépouille du soldat inconnu est recouverte d’une draperie tricolore frangée d’or, tandis qu’à ses pieds, ont été épinglées sur un coussin de velours la Légion d’honneur, la Médaille militaire et la Croix de guerre. Aux côtés du ministre des Pensions, Primes et Allocations de guerre, André Maginot, les maréchaux Joseph Joffre, Philippe Pétain et Ferdinand Foch et les généraux Robert Nivelle et Henri Gouraud font cercle autour du cercueil. Le Premier ministre de Grande-Bretagne, David Lloyd George, le ministre des Affaires étrangères italien, le comte Carlo Sforza, et les représentants de la Belgique, Henri Jaspar et Georges Theunis, sont également présents pour cet ultime hommage au poilu de la Grande Guerre. À 8h30, les troupes présentent les armes et les clairons sonnent Aux champs, tandis que du brouillard qui flotte sur les Champs-Élysées, émerge un cortège composé de quelques automobiles escortées par des pelotons cyclistes. Du premier véhicule, descend Louis Barthou, fraîchement nommé douze jours auparavant ministre de la Guerre. Après avoir salué les officiels et s’être incliné devant le corps du soldat inconnu, Louis Barthou, debout face à la voie triomphale des Champs-Élysées, prononce ce court discours : « Au nom de la France pieusement reconnaissante et unanime, je salue le soldat inconnu qui est mort pour elle. Cette Légion d’honneur, cette Médaille militaire, cette Croix de Guerre que je dépose sur son cercueil sont plus et mieux qu’un symbole. Elles sont l’hommage suprême de la patrie aux héros obscurs et anonymes qui sont tombés pour elle. Les morts, surtout ces morts, commandent aux vivants. Obéissons à leur voix pour faire dans la paix qu’ils ont conquise, une France unie et laborieuse, consciente et forte ». Un invalide de guerre pose alors le coussin de velours nanti des trois médailles sur le cercueil. À l’issue d’un court instant de silence, La Marseillaise retentit pendant que six soldats du 1er régiment du génie se mettent en devoir de descendre le corps dans le caveau réalisé pour l’accueillir. Une fois mis en terre, le cercueil est recouvert des gerbes de fleurs et des couronnes apportées par les délégations de Belgique, d’Italie et d’Angleterre. La sépulture est ensuite recouverte d’une dalle de granite sur laquelle est inscrite l’épitaphe : « Ici repose un soldat français mort pour la Patrie — 1914-1918 ». Les veuves de guerre commencent aussitôt à défiler en bon ordre devant le tombeau pour y déposer des gerbes. Dans les années qui suivent, rares sont les provinciaux ou les étrangers à se rendre à Paris sans venir se recueillir sur le tombeau du soldat inconnu. Au fur et à mesure du temps, celui-ci deviendra un des hauts lieux symboliques du pacifisme, tout en rendant désormais impossible un défilé passant sous l’Arc de Triomphe, comme ce fut le cas pour celui de la victoire du 14 juillet 1919.

ENCADRÉ 3 + Photo 15 à mordre dans l'encadré


La flamme du souvenir


Par le décret du 24 octobre 1922, la date du 11 novembre devient officiellement jour férié. Cette même année, le militaire et homme politique Augustin Beaud suggère de faire brûler en permanence une flamme sur le tombeau du soldat inconnu, reprenant ainsi à son compte une idée émise dès le début 1921 par le sculpteur ariégeois Grégoire Calvet. Le projet est alors soumis au gouverneur militaire de Paris, le général Henri Gouraud, puis au conseil municipal qui l’approuve. L’architecte Henri Favier est alors chargé de dessiner la bouche à feu. Il s’agira de la gueule d’un canon braqué vers le ciel, encastré au centre d’une sorte de rosace représentant un bouclier renversé dont la surface ciselée est constituée par des glaives formant une étoile. C’est le ferronnier d’art Edgar Brandt qui se verra confier la réalisation. Initialement conçue pour être allumée tous les 11 novembre, les journalistes Gabriel Boissy et Jacques Péricard proposent, en octobre 1923, que la flamme soit ranimée chaque jour : « Il faudrait qu’une lumière marqua constamment ce lieu symbolique. [...] Non point une lumière électrique, sèche, fixe et froide, qui se confondrait avec le luminaire environnant… mais, suspendue à un fil invisible ou supportée par un trépied massif, une flamme dansante, une petite flamme palpitante, émergeant d’une lampe d’argile garnie de l’huile traditionnelle », écrira Gabriel Boissy.

C’est le 11 novembre 1923 que la flamme sacrée sous l’Arc de Triomphe est allumée pour la première fois, à 18 heures par André Maginot, en présence du général Gouraud, et devant plus de 300 000 personnes. Tandis que le ministre de la Guerre et des Pensions allume la flamme à l’aide d’un tampon d’étoupe au bout d'un fleuret, des troupes du 5e régiment d'infanterie présentent les armes pendant que la musique joue La Marche funèbre de Frédéric Chopin. À dater de ce jour, « la flamme du souvenir » sera ravivée chaque soir, à 18 h 30 (Voir encadré). Fondée en 1925 et déclarée le 16 octobre 1930, l’association « La Flamme sous l’arc de triomphe » désigne le général Gouraud, par ailleurs mutilé de guerre, comme son premier président. Il restera à la tête de l’association jusqu’à sa mort, en 1946. C’est également le général Gouraud qui, lors d’une cérémonie du ravivage de la flamme, le 14 juillet 1932, fait exécuter pour la première fois une « sonnerie aux morts », composée à sa demande par le chef de musique de la Garde républicaine. Elle sera aussitôt rendue officielle et réglementaire. Depuis le 11 novembre 1923, le cérémonial du ravivage n’a jamais cessé d’avoir lieu, y compris durant les quatre années d’occupation allemande à Paris entre 1940 et 1944. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, s’ajoutera au pied de la tombe du soldat inconnu un bouclier de bronze chargé d’un glaive enflammé, offert par les Alliés à la gloire des armées françaises et en mémoire de la libération de Paris. Chaque 11 novembre, puis chaque 8 mai, une fois que la commémoration de la victoire des alliés en 1945 deviendra jour férié, c’est le président de la République qui se charge personnellement de procéder au ravivage de la flamme, comme c’est également le cas le jour de son investiture à la présidence de la République. Ainsi, la flamme ne s’est jamais éteinte depuis quatre-vingt-dix-sept ans.



(1) Le corps de Léon Gambetta avait fait l’objet d’une autopsie. Certaines parties de son organisme avaient été prélevées et conservées comme reliques par ses amis. Bien que devenue beaucoup plus rare au XIXe siècle, la pratique de l’embaumement du cœur n’avait pas encore totalement disparu lorsque décéda Léon Gambetta en 1882.    








Auguste Thin, un combattant sorti de l’ombre


Né en 1899, originaire du Calvados, fils d’un soldat tué et porté disparu durant les combats du fort de Vaux, Auguste Thin exerce le métier de commis-épicier lorsqu’il s’engage, le 3 janvier 1918, à Lisieux, devançant l’appel de quelques mois puisqu’il n’est alors âgé que de 18 ans. À la fin du mois d’août suivant, alors qu’il se trouve dans les rangs du 234e régiment d’infanterie, il est gazé lors de la redoutable contre-attaque en Champagne et devient l’un des rares rescapés de son régiment. À l’issue de quelques mois de soins et de convalescence, il part combattre au Hartmannswillerkopf, dans les Vosges. C’est sur ce front qu’il se trouve lorsqu’il apprend l’Armistice. En novembre 1920, Auguste Thin, affecté à la caserne Niel de Verdun, n’a plus que trois mois de service à effectuer lorsqu’il est choisi pour désigner le soldat inconnu. Sept ans plus tard, en novembre 1927, au cours d’un entretien qu’il accordera à Hector Ghilini, journaliste à L’intransigeant, Auguste Thin expliquera en détail comment s’est opéré son choix : « Il fallait choisir… J’y avais songé en m’habillant de neuf Lequel désigner ?... Ils sont huit. D’aucun, je ne sais rien. Ce sont des Français morts pour la France anonymement. Tous méritent d’aller là-bas représenter nos quinze cent mille morts. Lequel sera celui-là ? Et alors, il me vint une pensée simple : j’appartiens au 6e corps. En additionnant les chiffres de mon régiment, 132e, c’est également le chiffre six que je retiens. La décision est prise : ce sera le sixième cercueil que je rencontrerai. Je partis par la droite et fis un tour d’honneur, suivi par le ministre et les autres. Puis, je commençai en, comptant. Je longeai d’abord les quatre bières de droite, puis je tournai à gauche pour redescendre vers mon point de départ : cinq et six. Je m’arrêtai net, posai mon bouquet, me raidis au garde-à-vous et attendis ».



Le secret de l’anonymat bien gardé


Ce 11 novembre 1920, à l’heure même où la dépouille du soldat inconnu est déposée sous l’Arc de Triomphe, une autre cérémonie se déroule à plusieurs centaines de kilomètres de Paris. Les cercueils des sept autres soldats inconnus restés à la citadelle de Verdun sont transférés et inhumés définitivement au cimetière de Faubourg Pavé situé à l’entrée de la ville. Seul un aménagement particulier au centre de la nécropole permettra de distinguer le « carré des sept inconnus » des autres sépultures. Cette décision, prise par André Maginot, tendait à conserver l’anonymat le plus complet du soldat choisi par Auguste Thin. Renvoyer les sept cercueils dans leurs secteurs respectifs risquait fort, en effet, de dévoiler de quelle zone du front provenaient les restes de celui transporté à Paris. En procédant ainsi, le secret sur l’origine géographique du soldat inconnu resterait donc bien gardé.        



Les soldats inconnus à l’étranger


Alors que la ville de Londres procède à l’inhumation d’un soldat inconnu anglais le même jour que la cérémonie se déroulant à Paris, d’autres pays de par le monde vont bientôt, également, adopter cette nouveauté commémorative de la Grande Guerre. Dès 1921, les Portu­gais, les Italiens et les Américains désignent leur soldat inconnu. Le Portugal rapatriera les restes de son soldat inconnu le 9 avril, date anniversaire de l’engagement des troupes lusitaniennes face à l’offensive allemande sur la Lys trois années auparavant. L’Italie le fera le 4 novembre, jour anniversaire de la capitulation autrichienne de 1918. Les États­-Unis ont recours au même rituel, le 11 novembre, pour choisir leur sammy, dont le corps est transféré, depuis la France, au cimetière militaire d’Arlington, près de Washington. Le 11 novembre 1922, la Belgique inhumera son soldat inconnu, quelques mois après la Serbie et la Tchécoslovaquie. En 1923, ce seront au tour de la Roumanie, puis de la Lituanie. La Pologne suivra le mouvement en 1925. La Grèce et la Bulgarie s’inscriront dans la même lignée en 1932 et 1936. Il faudra attendre soixante-quinze ans après l’Armistice de 1918, pour que l’Australie choisisse d’inhumer son soldat inconnu, en 1993. Dans un contexte de regain d’intérêt pour la Première Guerre mondiale, deux autres pays appartenant au Commonwealth effectueront plus tardivement encore une démarche similaire : le Canada en 2000 et La Nouvelle-Zélande en 2004. Cependant, le choix d’honorer un soldat anonyme n’est pas propre au souvenir de la Grande Guerre. Au fur et à mesure du XXe siècle, de semblables cérémonies se sont multipliées dans de nombreux pays pour des combattants inconnus tombés dans d’autres guerres.



Le ravivage de la flamme : un rituel quotidien


Assuré par le Comité de la Flamme (représentant 760 associations d’anciens combattants), le ravivage de la flamme sur la tombe du Soldat inconnu a lieu chaque soir, depuis 1923, à 18h30. Il se déroule selon un cérémonial précis. Après un défilé jusque sous l’Arc de Triomphe avec les porteurs de gerbes en tête, suivis des porte-drapeaux et des membres de l’association, la disposition ordonnancée autour du tombeau conduit à la mise en place du drapeau de « La Flamme », du clairon et du tambour de la Garde républicaine, en présence du Commissaire de la Flamme et des présidents d’Associations. La dépose de gerbes est accompagnée par la sonnerie « La Flamme ». Le ravivage s’opère avec l’aide d’un glaive qui ouvre un peu plus la trappe de la flamme pendant que la sonnerie Aux Morts retentit, que les drapeaux s'inclinent et qu’une minute de silence est observée. Après la signature du livre d’or, les salutations aux membres alignés le long de la dalle (personnalités politiques, anciens combattants, porte-drapeaux, pensionnaires de l’Institution nationale des Invalides, présidents des associations), se déroule pendant que retentit l’hymne Honneur au Soldat inconnu.





 
 
 

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