Val Rau
- Rose Hareux
- Jul 10, 2024
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Tous les chercheurs ou collectionneurs le savent, le hasard fait bien les choses, aidé parfois par un coup de pouce extérieur ouvrant des perspectives au départ insoupçonnées. Cela fut le cas pour une série de dessins inconnus, réalisés au cours de la Grande Guerre et réapparus plus de cent ans après leur création. Mis en vente sur internet par lots fractionnés, ces dessins exécutés avec des crayons de couleur (chacun d’une couleur unique et différente) racontent la vie d’un hôpital militaire où l’on retrouve blessés, malades, médecins et infirmières, quelques-uns croqués sous forme de véritables caricatures. Les noms de certains patients sont mentionnés (peut-être par sympathie ou pour en garder un souvenir précis) ainsi que la date d’exécution au cours de l’année 1915.
Ces croquis, dont l’origine est longtemps restée mystérieuse, ainsi que l’identité de l’auteur de ces portraits, constituent un véritable reportage sur la vie de cet hôpital militaire. Étrangement, c’est des États-Unis et d’Italie que proviennent les éléments permettant de reconstituer le parcours de la dessinatrice, car il s’agit d’une femme, à l’origine de cet ensemble iconographique. (Biography of a theater – M. Kurtz – Illinois University). Un seul de ces dessins comporte un semblant de signature : « Val-Rau », ainsi qu’un cachet « Hôpital Corbineau », maigres indications pour entamer une enquête. Deux casernes Corbineau existant à l’époque en France, une seule, située à Chalons-sur-Marne, disposait d’un hôpital traitant les blessés du front alors très proche. En réalité, c’est une infirmière, artiste et dessinatrice dans le civil, qui a croqué soldats blessés et entourage soignant, laissant paraître son affection pour ces hommes pleins de souffrance et ses propres camarades chargés de les soulager. Son nom complet : Valentine Rau. Qui était-elle ?
L'artisite s'engage comme infirmière
Son histoire commence en 1913, lorsque Jacques Copeau reprend l’ancien théâtre de l’Athénée-Saint Germain, qu’il baptise Théâtre du Vieux Colombier. Pour ses débuts, avec des moyens très limités, il adapte une pièce de Thomas Heywood Une femme tuée par la douceur (« A woman killed with kindness »). Jean Schlumberger présente à Copeau une jeune femme, Valentine Rau, qui se chargera de réaliser les costumes de toute la troupe, ainsi que ceux des pièces suivantes comme L’amour médecin ou L’avare de Molière ou Barberine de Musset.Peu de temps après, la guerre éclate et Valentine, alors âgée de 32 ans, s’engage comme infirmière, pour se retrouver à l’hôpital de Chalons. Par la suite, elle épouse Henri Fresson, s’installe sur la Côte d’Azur, à Mandelieu, et continue à peindre et à exposer comme nous l’apprend le journal Le Littoral, publié à Cannes en mars 1935 : « Nous tenons à citer Madame Val-Rau Fresson pour quatre tableaux ; ce sont des lavis et encre de Chine, étude de sampans, prise sur la rivière de Schunghai. Madame Val-Rau Fresson exposera également des maquettes à balancier de Ceylan et une pirogue de Madagascar. »Elle disparaît en 1967, à l’âge de 84 ans. Nul ne sait si elle avait conservé ses dessins de guerre ou si ces derniers étaient restés dans un coin perdu de l’hôpital de Chalons…
Poilus et personneles soignants
Dès 1914, l’imposante caserne Corbineau transforme une partie des ses bâtiments en salles de soins pour les militaires blessés. Les dessins de Val-Rau, tous datés avec précision, de janvier à juin 1915, semblent correspondre à la période des violents combats alors engagés en Champagne. Le site italien Arte nella Grande Guerra, consacré aux artistes ayant illustré différents aspects du conflit, a publié six dessins de malades hospitalisés à Corbineau, faits par Valentine, tous monochromes, sans en citer la provenance. Cela laisse penser qu’il existe ailleurs un second lot de ces portraits. « Elle a su représenter avec une poésie touchante la souffrance, l’humanité et la vulnérabilité des soldats ; au delà de la valeur de documentation historique s’ajoute la surprenante qualité humaine et artistique. »Chaque feuille comporte un ou plusieurs portraits (jusqu’à une dizaine pour certains) montrant un même personnage dans ses différentes expressions. Raccourcis et positions rapprochées font découvrir des hommes, souvent aux yeux fermés, à la recherche d’un peu de repos ou assommés par la douleur et les calmants.
Si les dessins de Val-Rau décrivant les poilus blessés peuvent parfois nous sembler tragiques, laissant sourdre la pitié de celle qui les représente, ceux qui portraiturent le personnel soignant, médecins ou infirmiers, ne se privent pas d’un côté ironique, sinon satirique. Le médecin major moustachu, képi en tête, se prend au sérieux et bombe le torse. Quant aux infirmiers, ils semblent exténués et, profitant de quelques instants de repos, servent de modèle à l’artiste. Mais ce sont ses consœurs infirmières qui paraissent exciter la verve de la dessinatrice, laissant clairement voir ses sympathies aussi bien que l’aspect plutôt ridicule de quelques femmes soignantes affichant un air supérieur. Ainsi, à côté de quelques visages souriants, trouve-t-on une feuille portant quatre études d’une jeune infirmière accompagnées de ce commentaire : « On est plus prêt du cœur quand la poitrine est plate », tandis qu’une forte femme, trois fois représentée, se voit classée sous la dénomination de « Tanks ».Qu’est devenue Valentine Val-Rau après ce séjour à Chalons ? Est-elle restée à l’hôpital ? A-t-elle continué à dessiner les blessés ? Aucun indice sur cette partie de sa vie. En 1920, elle reçoit la Médaille de vermeil de la Reconnaissance française, sous le nom de Rau-Fresson.
Quelques rares publications
Elle publie, sous le titre de Histoire de tante Violon infirmière, un livre composé d’images coloriées décrivant la vie à l’hôpital, basé sur son expérience personnelle. Autre parution : Spahis et tirailleurs. Pour Odile Kastler en l’année de guerre 1916, ouvrage édité par Berger-Levrault au format d’un album de 34 pages destiné aux enfants, où les soldats coloniaux figurent sous forme de jouets. Le tirage de 160 exemplaires seulement en explique la rareté.En 1960, Valentine Rau cherche à faire éditer « Les quinze mystères du Rosaire » ensemble d’autant de gravures sur bois, projet qui semble ne pas avoir abouti. Si une partie du mystère paraît aujourd’hui s’être éclairci, bien des points restent encore dans l’ombre, à commencer par le parcours de ces dessins originaux durant plus d’un siècle…Une dernière constatation : mon père, âgé de vingt ans en 1914, étudiant en deuxième année de pharmacie, fut immédiatement mobilisé dans le service de santé. En 1915, il fut envoyé à Chalons, à l’hôpital Corbineau, pour y suivre une formation d’infirmier, avant son départ sur le front. Peut-être y a t-il rencontré ou simplement croisé l’infirmière Val-Rau dans ses fonctions ou dessinant les personnages du monde médical…
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