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Versailles


Le traité de Versailles, de par sa très grande, voire excessive, sévérité, a été perçu en Allemagne comme une injustice et une humiliation de première grandeur. Il a créé au sein de sa population un ressentiment très fort, à l’égard de la France plus particulièrement, dont les conséquences vont se manifester au début des années trente.


Il est bon de commencer le propos en notant que, des nombreux traités de paix qui ont fait suite à la Grande Guerre, celui de Versailles est loin d’avoir fait l’unanimité… parmi les vainqueurs. Les uns l’ont trouvé trop dur, les autres pas assez ; si l’on suit l’historien Jacques Bainville, certains ont parlé d’« une paix trop douce pour ce qu’elle a de dur ». Nombreux aussi sont ceux qui ont pensé que ce traité « n’instaurerait pas une paix durable et serait probablement suivi d’une nouvelle guerre » (1). S’il est bon de rappeler que c’est l’Allemagne qui a demandé l’armistice, la perception de son opinion publique donne à penser qu’il y a eu un fossé entre ce qu’espéraient les Allemands et ce que le traité de paix leur a imposé.


Le caractère léonin du traité de Versailles


Dès l’armistice conclu, les armées allemandes se sont retirées en bon ordre, un chef d’œuvre dans le genre. Partout en Allemagne, ses soldats ont été accueillies en héros. De plus, si les Alliés occupent rapidement la Rhénanie, ce ne sont pas eux que les Allemands verront défiler en vainqueur dans Berlin, mais leurs propres troupes, également accueillies en vainqueur.

Le 11 décembre en effet, Friedrich Ebert, chef du gouvernement qui venait de remplacer celui de l’Allemagne impériale après l’abdication du Kaiser le 9 novembre précédent, accueillait les troupes à Berlin en leur déclarant : « Je vous salue, vous qui rentrez invaincus des champs de bataille ». Le ton était donné ; si elle n’avait peut-être pas été victorieuse, l’armée allemande n’avait donc pas été vaincue. Bien que la déclaration d’Ebert relève du symbole, elle pouvait accréditer auprès de la population allemande le sentiment que les conditions des Alliés ne pourraient être que généreuses, sinon équilibrées entre les anciens adversaires.Puis survient le traité de paix, signé à Versailles le 28 juin 1919, traité non négocié entre le vainqueur et le vaincu, contrairement aux usages en vigueur jusqu’alors (2). Incontestablement léonin, il rend dans son préambule l’Allemagne entièrement responsable du déclenchement du conflit et passe de fait sous silence tout le mécanisme qui a conduit à la guerre dans lequel l’Allemagne n’a qu’une part (3). Il met le Kaiser en accusation publique « pour offense contre la morale publique et l’autorité des traités » (art. 227), il inflige au vaincu des réparations de guerre exorbitantes au nom des dommages de guerre infligés, qui, il est vrai, sont considérables en France même (art. 231). Enfin, le vaincu voit son territoire subir plusieurs amputations au profit d’autres puissances, une armée réduite à 100 000 hommes, la démilitarisation de la Rhénanie, la constitution d’une bande neutre de 50 kilomètres de la frontière suisse à la mer du Nord sur la rive est du Rhin… Il n’était pas possible d’humilier davantage ce pays qui avait été il y a quelques années encore l’une des plus grandes puissances du monde. Certes, les épreuves inouïes subies par la France en particulier expliquent cette extrême sévérité. On peut aussi imaginer que si l’Allemagne l’avait finalement emporté, elle aurait fait bon marché de cette même France (4).


Refus de la défaite et esprit de revanche


La première préoccupation de l’Allemagne sera, comme tous les pays belligérants d’ailleurs, de chercher à se relever, pour autant que le règlement des réparations le lui permette. Sans doute, le blocus économique imposé par les vainqueurs, qui a contribué à hâter la demande d’armistice, sera bientôt levé. Mais, même la paix signée, elle reste durablement sous tutelle des Alliés, surtout de la France, qui redoute de voir renaître le militarisme prussien, assorti des menaces qu’il pouvait représenter.Au sein de cette Allemagne battue et humiliée, le traité de Versailles donne naissance à un refus de la défaite et bientôt à un esprit de revanche comparables à ce que la France avait connu après 1870. Comme déjà énoncé en préambule, il provoque surtout un ressentiment qui explique les événements qui se produiront dans les quinze ans à venir.Dès les clauses du futur traité de paix connues, une première résistance se manifeste par le refus de la nouvelle assemblée allemande élue le 19 janvier 1919 de le signer, Philipp Scheidemann en tête, chancelier du moment. Le 29 mai, dans l’espoir d’un certain assouplissement, une contre-proposition est envoyée aux Alliés ; elle est refusée et la question se pose pour le gouvernement allemand et l’assemblée de rejeter le traité ou non. Finalement, la réalité s’imposant, liée à la position précaire de l’Allemagne dans tous les domaines, sortant à peine d’une période insurrectionnelle violente, l’assemblée vote, le 22 juin, pour la signature (5). Elle interviendra six jours plus tard.



Les responsabilités du déclenchement du conflit


Dans un premier temps, la dureté les conditions de l’armistice plonge les Allemands dans la stupéfaction, au point que l’admiration qu’ils avaient pour le maréchal Foch se transforme en une rancune aiguë. Le refus ensuite des Alliés de négocier le traité de Versailles et son caractère, à leurs yeux, démesuré et impitoyable, a pour conséquence la naissance chez eux d’un sentiment de haine contre la France perçue comme une nation acharnée à leur perte. Cette haine ne cessera de s’accroître et de s’exaspérer avec le temps.Rapidement, l’opinion allemande parle de Diktat ! Réagissant au préambule du traité rendant l’Allemagne entièrement responsable du déclenchement du conflit, le lieutenant-général von Cramon déclare dans le Deutsche Allgemeine Zeitung le 15 février 1921 : « Est-ce que jusqu'à présent notre faute a été réellement établie par qui que ce soit ? Un traité fondé sur une erreur n'a pas le droit de vivre. » Le juriste et homme d’État allemand Walter Simons lui emboîte le pas en faisant observer à la presse le 8 mars suivant que « la responsabilité est une question de degré. Mon peuple n'admet pas qu'il soit seul responsable ». En 1926, le chancelier Gustav Stresemann déclarera : « Lorsqu’on nous accuse d’être les auteurs de la guerre, ce n’est pas vrai. » Il suffisait à l’époque d’interroger un Allemand pour se rendre compte de la rancœur et de l’amertume qu’il éprouvait contre cet « arrêt de culpabilité imposé ».


Le poids de l’article 231


Il y avait aussi, et surtout, cet article 231 qui rendait l’Allemagne responsable de toutes les pertes et dommages subis par les gouvernements alliés et associés comme conséquence de la guerre qu’elle leur avait imposée. Stricto sensu, c’était sans doute exact au plan matériel, bien que cela se discute. Or, au nom de la guerre « du droit », cet article avait une importante portée morale aux yeux de l’opinion publique française alors que les Allemands y ont vu une condamnation, morale elle aussi. On considérait en France que les réparations résultant de ces pertes et dommages, certes énormes, étaient un dû, quel que soit leur montant et sans se rendre compte du profond ressentiment anti-français qu’elles allaient générer de l’autre côté du Rhin. Pourtant, l’on verra une France, d’un côté, se sentir hautement autorisée à faire valoir ses droits sur le vaincu en exigeant le règlement de ces réparations sans la moindre concession, et, de l’autre, rechercher, quelques années plus tard avec Aristide Briand au moment des accords de Locarno en 1925, une détente avec une population allemande qui n’était disposée à l’accepter que sous réserve que cette même France renonce à une partie de ces dits droits.

Résistance au règlement des réparations et… au traité de Versailles

La résistance au règlement des réparations, qu’expliquent des difficultés économiques réelles, se traduit par un manquement dans les livraisons de charbon et de bois. Ce manquement décide Raymond Poincaré, redevenu président du Conseil en janvier 1922, à faire occuper militairement la Ruhr un an plus tard, le 11 janvier 1923, avec le concours de la Belgique. Loin d’assouplir le gouvernement allemand, ce coup de force pousse Wilhelm Cuno, alors chancelier, à rappeler ses ambassadeurs à Paris et à Bruxelles et à suspendre toute livraison, quelle qu’elle fût, à la France et à la Belgique.

Cette résistance au règlement des réparations, en même temps qu’au traité de Versailles, s’exprime dans la presse allemande. On peut lire dans la Koelnische Zeitung du 7 janvier 1923 ce commentaire : « Par suite des échecs continus des efforts du Reich pour trouver de l'aide et par suite de la terrible situation économique, de toutes parts en Allemagne on exige du gouvernement la dénonciation du Traité de Versailles. L'Allemagne est saignée à blanc et ne peut plus payer. En vain, le gouvernement a combattu ce mouvement, car l'Allemagne a perdu la guerre et doit payer, mais seulement clans les limites raisonnables. On ne peut exiger d'elle qu'elle se suicide par des paiements démesurés.»Le chancelier Stresemann lui-même, dans un discours qu’il prononce le 25 octobre suivant à Hagen (ville de l’actuelle Rhénanie du Nord Westphalie), déclare que si l’Allemagne a perdu la guerre et veut payer, elle doit défendre aussi son honneur (6).Il ne faut donc pas s’étonner que, perçue comme une humiliation de plus, l’occupation de la Ruhr ait accru le ressentiment contre la France. Cependant, conséquence inattendue, elle donne lieu à la mise en place d’un plan d’assouplissement du règlement de la dette, le plan Dawes, du nom du financier américain chargé de trouver les moyens de rééquilibrer le budget allemand. Son entrée en vigueur, le 1er septembre 1924, et le début de l’évacuation de la Ruhr à partir de l’été de cette même année débouchent sur une période de détente de quelques petites années.Mais il ne faut pas s’y tromper. Ces mesures ne sont en fait, dans l’esprit des Allemands, et dans celui de Stresemann en particulier, que le début d’un processus destiné à dégager leur pays des contraintes exercées par le traité de Versailles.Au sujet de cette plaie non encore cicatrisée, voici d’ailleurs ce que publiera le Vossiche Zeitung le 29 septembre 1927 : « En réalité, l'indemnité de guerre, qui a été imposée à l'Allemagne, ne repose sur aucune raison de droit. Sa raison véritable est absolument la même que celle qui, depuis des siècles, a obligé le vaincu à payer au vainqueur une indemnité de guerre ; c'est que l'Allemagne a perdu la guerre. Tout ce qui est invoqué dans les paragraphes du traité pour justifier en droit l'indemnité de guerre, n’est que du camouflage.»


Une Allemagne battue mais non vaincue


C’est la perception qui prévaut, paradoxe qu’exprimait par ailleurs ce même 8 mars 1921 Walter Simons, déjà cité, en affirmant que « perdre la guerre » ne signifiait pas forcément « avoir été vaincu ». La remarque est à rapprocher du ton de l’accueil des troupes allemandes à Berlin en décembre 1918. Wladimir d’Ormesson faisait un constat identique en rentrant d’un voyage en Allemagne lorsqu’il écrit dans la Revue hebdomadaire du 2 septembre 1922, frappé par l'impression de force organisée que dégageait notre voisin d’outre-Rhin : « L'Allemagne a perdu la guerre et pourtant elle n'est pas vaincue. »Avec de telles dispositions d’esprit, ce processus trouvera son terme à partir de 1933, quand Hitler, devenu chancelier, dénoncera le traité de Versailles en sa totalité et s’appliquera à le démanteler petit à petit.En conclusion, en dressant l’opinion allemande contre la France, le traité de Versailles avait créé plus de problèmes entre France et Allemagne qu’il n’en avait résolu. Son caractère excessif avait en même temps développé outre-Rhin un sentiment de frustration incompatible avec un véritable retour à la paix. Sans aucun doute, moins d’intransigeance de la part de la France aurait, semble-t-il, évité à l’Allemagne l’accession d’Hitler au pouvoir, que la crise de 1929 explique largement par ailleurs.




(1) André François-Poncet, De Versailles à Postdam, la France et problème allemand contemporain 1919-1945, Paris, Flammarion, 1948, p. 30.

(2) La paix mettant un terme à la guerre de 1870 avait été effectivement négociée.

(3) C’était déjà oublier, outre Sarajevo, que la mobilisation générale russe avait pesé d’un poids déterminant dans les décisions de l’Allemagne.

(4) Si l’on se souvient de ses buts de guerre déclarés en septembre 1914, le pays ne s’en serait jamais remis.

(5) Autre forme de résistance, la flotte de guerre allemande, internée à Scapa Flow, venant de se saborder la veille.

(6) Bulletin de la presse allemande, 16 novembre 1923, p. 4.



 
 
 

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