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Ypres

Créé en 1964, soit cinquante ans après le début de la Grande Guerre, l’In Flanders Fields Museum d’Ypres (Belgique) s’est d’abord appelé Musée du Souvenir-Saillant d’Ypres 14-18. Son nom actuel date de 1998 et lui vient du célèbre poème éponyme du lieutenant-colonel du Canadian Army Medical Corps John McCrae (1872-1918), écrit le 3 mai 1915 lors de la seconde bataille d’Ypres. L’exposition permanente (1 500 m2) se compose d’environ 700 pièces mais fait aussi la part belle aux témoignages de soldats et de civils, qui ravalent la guerre de masse au niveau de l’homme, individu particulier parmi des centaines d’autres, tout à la fois ses semblables et comme lui uniques. Musée de guerre, musée moderne, l’In Flanders Fields Museum affiche aussi sa volonté d’être un musée de la paix.



Le musée s’est donné l’objectif de présenter le thème universel des conflits armés à travers le prisme de la Première Guerre mondiale telle que l’ont combattue à Ypres les différents belligérants qui s’y sont affrontés : Belges, Allemands, Américains, Français et troupes coloniales, Britanniques et forces de l’Empire, Portugais (1). Uniformes, équipements, armes, munitions, outils, objets personnels ont tous été exhumés, fortuitement ou non, dans le saillant ou ont été donnés par des descendants de militaires ayant servi dans le secteur. Sont ainsi abordés, dans un ordre chronologique, une trentaine de thèmes illustrant les heures et les jours des soldats en première ligne – dans les tranchées ou sous terre –, les épreuves subies, la mort qui guette ; mais aussi les sociétés européennes à la veille du conflit, la trêve de la Noël 1914, la guerre mécanique, l’arrière, les blessés et les soins médicaux, les prisonniers de guerre, les gaz (utilisés la première fois ici le 22 avril 1915, d’où le nom d’ypérite), l’offensive finale de l’automne 1918, etc.


Les thèmes et les collections


Deux raretés sont exposées. La première est un canon de 75/27 mm modèle 1906, pièce standard de l’artillerie de campagne italienne pendant la guerre et dérivée du Feldkanone allemand modèle 1896/06 mis au point par la firme Krupp. Originellement, c’est cette entreprise qui fabriquait les canons destinés à l’armée italienne, mais le modèle exposé, daté de 1918 et remarquablement conservé, provient des ateliers Giovanni Ansaldo & Co. de Gênes. C’est un prêt à long terme de la part du Musée de Flandre de la ville de Cassel (Nord) (2).

La deuxième est un General Service (GS) Wagon, le véhicule de transport hippomobile standard de l’armée britannique, qu’ont également utilisé les Canadiens, les Australiens, les Néo-Zélandais, les Indiens et les Sud-Africains. La croix rouge peinte à l’avant de cet exemplaire et l’insigne (un glaive sur fond bleu) peint entre les roues indiquent que celui-ci était utilisé par les services sanitaires britanniques et laisse supposer qu’il s’agit d’un Mark VI, modèle employé par les sections d’ambulance de campagne. Il se caractérise notamment par les quatre arceaux métalliques destinés à recevoir une bâche et par les freins des roues arrière. S’il est incomplet (il manque le siège du conducteur et son compartiment de rangement), il est néanmoins en meilleur état que la plupart des rares exemplaires des collections publiques ou privées encore connus (3).

Les souffrances des civils belges ne sont pas oubliées : victimes des exactions allemandes à l’été 1914, soumis au travail forcé au profit de l’occupant à partir de 1916, exilés en France, au Royaume-Uni ou aux Pays-Bas. Réfugiés des villes et réfugiés des champs, tous ne rentrèrent pas chez eux après la cessation des hostilités. Comme ces agriculteurs flamands en Normandie, certains firent souche là où le destin les avait placés ; il fut plus cruel à d’autres, qui ne connurent ni la joie du retour, ni celle de la fin de la guerre. Parmi les objets présentés dans la vitrine qui leur est dédiée, le plus émouvant est sans doute le biberon de Denise Dael, qui ne pesait que 2 kg lorsqu’elle vit le jour à Rugby, en Angleterre. Sa mère, Bertha Decaestecker, avait quitté Ypres le 2 janvier 1915 pour l’Écosse. Elle mourut un mois après l’accouchement, à l’âge de 21 ans.

La reconstruction de la ville elle-même fut une épreuve : certaines élites en effet prétendirent tirer profit de la destruction de la cité par l’artillerie pour araser le passé et bâtir une « ville hypermoderne » en remplacement de l’ancienne. Winston Churchill, et d’autres avec lui, s’avisait plutôt de conserver les ruines comme un monument. Le peuple, néanmoins, put finalement à peu près retrouver son cadre de vie d’avant-guerre.Autre point fort du musée, les témoignages. Dans une dizaine de vitrines émaillant l’exposition sont présentés, par un court texte descriptif quadrilingue (néerlandais, français, anglais, allemand) et des objets lui ayant appartenu, le parcours d’un militaire. Ainsi découvre-t-on par exemple les croquis et aquarelles de Rudolf Lange, un officier allemand né en 1874, blessé près de Langemark au début de la guerre, décoré de la médaille pour le Mérite en 1918 et décédé à Bonn le 9 septembre de cette année-là des suites de nouvelles blessures reçues en juillet. L’Irlandais Charles Snelling fut, lui, tué le 1er février 1917 par une balle qui transperça aussi la lettre qu’il devait envoyer à sa femme et dans laquelle il déclarait aller bien ; tandis que des jumeaux Francis et Riversdale Grenfell et de leurs cousins Julian et Gerald William, tous officiers et anciens de l’université d’Eton, aucun ne rentra en Angleterre.  

Treize autres témoignages, récités par des acteurs en tenus d’époque, sont présentés sous forme vidéo : 3 belges, 3 américains (un chirurgien et deux infirmières), 3 allemands, 2 britanniques et 2 français, le sous-lieutenant Jérôme Verdonck du 156e R.I. (4) et le lieutenant Maurice Laurentin du 77e R.I.(5). Parmi les Belges, Karel Lauwers (1872-1918), « artiste et soldat », est l’unique militaire. Une vitrine complète son témoignage.


Un musée interactif


L’In Flanders Fields Museum offre d’ailleurs la possibilité de personnaliser sa visite et par là même certains témoignages. Après vous être inscrit en début d’exposition, votre nom de famille vous permettra en effet de connaître, dans la langue sélectionnée, le parcours d’un homonyme ayant combattu dans le secteur à chaque fois que vous vous connecterez grâce au bracelet remis au guichet. Vous pourrez aussi recevoir directement à votre adresse électronique le récapitulatif des « rencontres » effectuées.L’effort du musée en matière d’interactivité est d’ailleurs général, et mérite d’être salué. Cela vaut particulièrement pour l’atelier n°10, où une animation retrace l’évolution du front durant la bataille de l’Yser et la première bataille d’Ypres, et pour l’atelier n°32, qui réalise le tour de force de superposer pour ainsi dire parfaitement des photographies aériennes actuelles et d’époque du champ de bataille (6). Parallèlement, un documentaire sur la troisième bataille d’Ypres est projetée dans une salle spécialement dédiée, tandis que la « Liste des noms » déroule sur écran, jour pour jour, ceux des combattants, toutes nationalités confondues, qui sont morts durant quatre années pour prendre ou défendre la ville (7). Une initiative de paix parmi d’autres.


Un musée pour la paix


Elle est longue, aussi, en fin d’exposition, la liste de tous les conflits survenus aux quatre coins de la planète, qui nous enjoint à réfléchir sur la notion de conflit, nous rappelle que la « der des ders » ne le fut qu’en rêve et que Jean Giono (qui préférait être allemand et vivant que français et mort) s’est trompé en vitupérant contre ceux lui affirmant que la guerre ferait toujours partie de l’histoire humaine alors que lui croyait possible de l’abolir. Les collections du musée contiennent d’ailleurs un large échantillon de ce qui se fit entre 1914 et 1918 pour s’entretuer au nom de la civilisation, du plus artisanal (poignards artisanaux et masses d’armes de nettoyeurs de tranchées) au plus symbolique de la guerre industrielle et mécanique (lance-flammes et tanks). L’exposition temporaire de 2009 rappelait que le tourisme de guerre pris son essor dès 1919, c’est-à-dire avant même que tous les réfugiés ne soient rentrés. Le thème de celle de 2019 était le traité de Versailles, que l’on a pu appeler la « paix malpropre », et germe de conflits à venir dans un futur proche ou lointain, en Europe et ailleurs (8). La Grande Guerre n’est-elle pas la première guerre mondiale ?


(1) Pour Dries Vanysacker et Ludwich Devlieghere l’état actuel des recherches permet d’affirmer que les tombes italiennes en territoire belge ne contiennent que des corps de prisonniers décédés durant leur captivité en Belgique occupée et en aucun cas les dépouilles de soldats morts au combat, bien que cela ait été affirmé après la guerre. Voir Ai nostri gloriosi morti, In Flanders Fields Museum, 2019. Diverses éditions bilingues sont en vente à la boutique du musée.

(2) Située à vol d’oiseau à 10 km de la frontière belge, entre Hazebrouck (environ 10 km) et Dunkerque (30 km), Cassel a été le siège du Quartier Général de Foch d’octobre 1914 à avril 1915. Un monument équestre lui est dédié dans le jardin public dit du Moulin de Cassel.

(3) Les premiers modèles de GS Wagon, véhicule robuste et polyvalent, tracté par 2 à 6 chevaux, apparurent vers 1860. Le plus répandu fut le Mark II, introduit en 1905. Les derniers furent les Mark X et Mark X*. C’est sur un GS Wagon appartenant au Royal Logistic Corps Museum de Deepcut et restauré par Nigel Bristow que fut transporté le cercueil du dernier soldat britannique inhumé au cimetière de Pheasant Wood (Bois des Faisans) à Fromelles lors du « Last Reburial » du 19 juillet 2010.

(4) « Régiment d’élite » selon sa quatrième citation à l’ordre de l’armée (Journal Officiel du 27/12/1918), le 77e R.I. de Toul combat en Flandre entre novembre 1914 et avril 1915 puis en avril/mai 1918. Il ne nous a pas été possible de retracer le parcours de Jérôme Devonck, mais il semble avoir survécu à la guerre.

(5) Architecte de formation né en 1885 et décédé en 1959, Maurice Laurentin est cité six fois à l’ordre de la Légion d’honneur et termine la guerre avec le grade de capitaine au 268e R.I. Il est l’architecte de l’Église du Sacré-Cœur de Cholet, sa ville natale, et le père de l’abbé René Laurentin (1917-2017) et de la journaliste Marie Laurentin (1919-2014), plus connue sous le nom de Ménie Grégoire.

(6) Un terme que, selon Jean Brunon, artilleur au 57e R.A. de 1915 à 1918, les combattants eux-mêmes n’employaient jamais et « laissaient aux gens de l’arrière » (J. Brunon, Douaumont, Association des Amis du Musée de l’Empéri, 1973).

(7) Les Belges décédés à l’étranger sont aussi comptabilisés.(8) Les États-Unis ne furent pas la seule puissance à ne pas ratifier la paix de Versailles. Le ministre chinois des Affaires Étrangères, Lou Tseng-Tsiang, n’ayant pu obtenir la garantie pour son pays de recouvrer une indépendance totale avec notamment le retour de Tsing Tao, tombé en mains japonaises, refusa de parapher le traité.


 
 
 

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